— Elena, si tu veux savoir laquelle des trois filles est vraiment la tienne, tu dois d’abord accepter que l’une d’elles n’aurait jamais dû naître.
La voix de l’homme résonna dans le couloir abandonné de la maternité San Gabriel.
Elena ne respirait presque plus.
Devant elle se tenait un homme dont le visage ressemblait à celui de son père, Mateo Salgado. Il portait une montre qu’elle avait reconnue immédiatement, mais son regard était plus dur que celui de l’homme dont elle gardait le souvenir.
Elle se souvenait de Mateo comme d’un père tendre, toujours prêt à la porter sur ses épaules lorsqu’elle était petite. L’homme qui se trouvait devant elle avait des cheveux gris, une cicatrice près de la tempe et des yeux dans lesquels elle ne reconnaissait aucune tendresse.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle.
L’homme eut un sourire amer.
— Tu me poses cette question après toutes ces années ?
— Mon père est mort.
— C’est ce qu’on t’a raconté.
Elena sentit ses doigts se crisper.
— Alors prouvez-moi que vous êtes Mateo Salgado.
L’homme sortit lentement un objet de sa poche.
Une petite médaille en argent.
Elle représentait une colombe dont l’aile droite était légèrement tordue.
Elena porta la main à sa poitrine.
Elle possédait exactement la même médaille depuis son enfance. Sa mère lui avait toujours dit que son père la lui avait offerte le jour de son baptême.
L’homme posa la médaille dans la paume de sa main.
— J’avais fait fabriquer deux exemplaires. Un pour toi. Un pour l’autre enfant.
Elena sentit ses jambes trembler.
— Quel autre enfant ?
Il détourna les yeux.
— Ta sœur.
Derrière Elena, Isabel poussa un cri étouffé.
Samuel Herrera se précipita vers elle pour la soutenir.
Maître Márquez, lui, ne quittait pas l’inconnu des yeux.
— Nous avons besoin d’explications, dit-il fermement. Et nous devons savoir si cet homme représente une menace.
Mateo eut un petit rire sans joie.
— Une menace ? Je suis peut-être le seul homme ici qui n’ait pas essayé de prendre quelque chose à Elena.
— Alors expliquez pourquoi vous avez laissé votre fille croire que vous étiez mort, répondit l’avocat.
Le sourire de Mateo disparut.
— Parce que si j’étais revenu, ils auraient tué mes trois filles.
Il regarda Elena.
— Et ils ont essayé de le faire quand même.
Un silence écrasant s’abattit sur le groupe.
Puis Elena posa la question qu’elle retenait depuis plusieurs minutes.
— Vous avez dit qu’une des trois filles n’aurait jamais dû naître. De qui parlez-vous ?
Mateo baissa la tête.
— De la troisième.
— Qui est-elle ?
— Je ne connais pas son nom actuel.
— Mais vous connaissez son identité d’origine ?
— Oui.
Elena fit un pas vers lui.
— Dites-le-moi.
Mateo ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
Il regarda Isabel, puis Samuel.
Enfin, il murmura :
— Elle est la fille que votre mère a essayé de sauver. Celle que les Herrera voulaient faire disparaître. Et celle qu’Ernesto a passé les dernières années de sa vie à chercher.
Le nom de son mari la frappa comme un coup.
— Ernesto savait qu’elle existait ?
— Il a découvert son existence peu après la naissance de Regina. Mais il n’a compris la véritable importance de cette troisième enfant que bien plus tard.
— Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ?
Mateo la fixa avec une tristesse presque insupportable.
— Parce qu’il croyait que tu pourrais vivre sans connaître cette vérité. Et parce qu’il avait promis à ta mère de protéger la troisième fille jusqu’à ce qu’elle soit en sécurité.
Elena secoua la tête.
— Vous parlez tous de promesses. Ma mère a fait des promesses. Ernesto a fait des promesses. Isabel a gardé le silence. Et pendant ce temps, j’ai vécu sans savoir qui était ma propre famille !
Sa voix se brisa.
— Vous m’avez tous volé quelque chose.
Mateo ne tenta pas de se défendre.
— Tu as raison.
Cette réponse inattendue fit taire Elena.
Il poursuivit :
— Je ne te demanderai pas de me pardonner. Je suis revenu parce que la personne qui a organisé tout cela est sur le point de détruire les dernières preuves. Et si elle y parvient, ta fille de naissance disparaîtra une seconde fois.
Elena se redressa.
— Qui est cette personne ?
Mateo leva les yeux vers l’étage supérieur de la maternité.
— L’homme qui possède encore les registres originaux.
— Vous voulez dire Julián ?
— Non.
Il prononça le nom suivant presque à contrecœur.
— Ernesto.
Elena sentit son cœur se contracter.
— Mon mari est mort.
— L’homme que vous avez enterré portait son nom, répondit Mateo. Mais je ne suis pas certain que vous ayez jamais connu toute la vérité sur son décès.
À cet instant, un bruit retentit au-dessus d’eux.
Une porte venait de claquer.
Puis des pas précipités traversèrent le plafond.
Maître Márquez saisit son téléphone.
— Nous avons besoin de renforts immédiatement.
Mais Mateo leva la main.
— Pas encore. Si la police entre maintenant, celui qui détient le registre détruira les preuves avant que nous puissions l’arrêter.
— Et si c’est un piège ? demanda Samuel.
Mateo le regarda froidement.
— Alors nous sommes déjà tombés dedans.
Il se tourna vers Elena.
— Il y a une salle au sous-sol. Ta mère y a laissé une boîte. Elle contient le seul document qui puisse révéler l’identité de la troisième fille.
— Pourquoi ne pas y aller vous-même ?
Mateo baissa les yeux vers sa main droite.
Elle tremblait violemment.
— Parce que je ne peux plus ouvrir cette porte.
— Pourquoi ?
Il releva lentement sa manche.
Une profonde cicatrice entourait son poignet.
— Parce que la serrure a été conçue pour s’ouvrir avec une empreinte digitale précise. Celle de la personne qui a signé le registre.
Elena comprit soudain.
— Ma mère.
Mateo acquiesça.
— Ta mère a créé ce système pour empêcher les Herrera d’accéder au dossier. Mais elle savait qu’un jour, tu pourrais revenir ici.
— Elle voulait que je trouve cette boîte ?
— Elle voulait que tu choisisses toi-même si la vérité devait être révélée.
Elena regarda la porte du sous-sol.
Derrière elle se trouvait peut-être la réponse à la question qui l’avait poursuivie toute la nuit.
Qui était sa fille ?
Et pourquoi quelqu’un avait-il tout fait pour empêcher cette enfant d’exister aux yeux du monde ?
Elle se tourna vers Mateo.
— Montrez-moi le chemin.
La chambre 17
Le sous-sol sentait l’humidité, la poussière et les médicaments oubliés.
Les murs étaient couverts de traces sombres. De vieux lits médicaux rouillés reposaient contre une cloison. Au bout du couloir, une porte métallique portait une plaque presque effacée.
CHAMBRE 17 — ARCHIVES CONFIDENTIELLES.
Elena s’arrêta.
— Pourquoi une chambre de maternité aurait-elle abrité des archives confidentielles ?
Mateo répondit sans la regarder :
— Parce que ce qui s’est passé cette nuit-là n’avait rien d’une erreur médicale.
Il s’approcha de la porte.
Au centre se trouvait un petit lecteur biométrique, ancien mais encore alimenté par une batterie de secours.
— La serrure a été remplacée plusieurs fois, expliqua-t-il. Mais le mécanisme original est toujours là.
Elena posa la main sur le lecteur.
Une lumière rouge s’alluma.
IDENTITÉ NON RECONNUE.
Elle essaya une seconde fois.
Même résultat.
— Cela ne fonctionne pas, dit-elle.
Mateo observa l’écran.
— Ta mère n’a pas utilisé sa propre empreinte.
— Comment le savez-vous ?
— Parce qu’elle avait compris que les Herrera chercheraient à la forcer à ouvrir cette porte.
Il sortit une feuille pliée de sa poche.
Au centre figurait un dessin grossier de trois cercles reliés par des lignes.
Sous chaque cercle, un prénom avait été écrit.
ELENA. ISABEL. CARMEN.
Elena fronça les sourcils.
— Ce sont les trois femmes impliquées ?
— Non. Ce sont les trois personnes dont les empreintes ont été enregistrées pour ouvrir la chambre.
Isabel s’approcha.
— Carmen était la seule à connaître le code complet.
— Et elle est morte, dit Elena.
Mateo ne répondit pas.
À la place, il lui tendit la feuille.
Au verso, une phrase était écrite de la main de sa mère :
« La porte ne reconnaîtra pas celle qui croit être ma fille. Elle reconnaîtra celle qui porte mon véritable sang. »
Elena sentit une vague de colère monter.
— Encore une énigme !
Elle se tourna vers Samuel.
— Vous êtes médecin. Existe-t-il une manière de contourner ce système ?
Samuel examina le lecteur.
— Techniquement, oui. Mais si la porte est reliée à un mécanisme de destruction, une mauvaise manipulation pourrait déclencher une procédure de verrouillage définitif.
Mateo acquiesça.
— C’est ce que mon père avait prévu.
Samuel le fixa.
— Votre père ? Vous voulez dire le père de Samuel Herrera ?
— Oui. C’est lui qui a financé l’installation de cette porte.
Samuel pâlit.
— Mon père était mort bien avant que ce bâtiment ne ferme.
— Il n’a jamais cessé de contrôler cette maternité. Même après sa fermeture officielle, il utilisait les sous-sols pour conserver les dossiers qu’il ne voulait pas voir apparaître dans les archives nationales.
Elena sentit soudain que le secret dépassait tout ce qu’elle avait imaginé.
Ce n’était pas seulement une histoire de naissance falsifiée.
C’était un système organisé, protégé par des médecins, des avocats et des familles influentes.
Et sa propre mère avait tenté de le combattre de l’intérieur.
— Nous devons trouver le registre, dit-elle.
Elle regarda la phrase écrite sur la feuille.
La porte reconnaîtra celle qui porte mon véritable sang.
Puis elle se souvint de quelque chose.
Sa mère possédait une petite boîte à bijoux qu’elle n’avait jamais laissée ouvrir à personne. Après sa mort, Elena l’avait trouvée vide, à l’exception d’une bague ancienne.
Une bague en or gravée de trois petites fleurs.
Elena avait toujours cru qu’il s’agissait d’un bijou familial ordinaire.
Mais sa mère lui avait dit un jour :
« Si tu perds tout, garde cette bague. Elle te rappellera qui tu es. »
Elena glissa la main dans sa poche et en sortit le bijou.
Mateo fixa la bague.
Son visage se vida de toute couleur.
— Où as-tu trouvé cela ?
— Elle appartenait à ma mère.
Il recula d’un pas.
— Non.
— Quoi ?
Il prit la bague avec une prudence presque religieuse.
À l’intérieur de l’anneau, une inscription minuscule était gravée.
C. S. — 1978.
Mateo ferma les yeux.
— C’est la bague de Carmen.
Elena sentit son souffle se bloquer.
— Je viens de vous dire qu’elle appartenait à ma mère.
— C’est précisément ce que je veux dire.
Il releva les yeux vers elle.
— Carmen n’était pas ta mère biologique.
Le silence devint insupportable.
— Alors qui était-elle ?
Mateo répondit :
— La sœur de ta mère biologique.
Elena se figea.
Toute sa vie, elle avait appelé Carmen maman. Elle avait grandi dans sa maison, mangé à sa table, appris à lire avec elle, pleuré dans ses bras.
Et maintenant, un homme qu’elle venait de rencontrer lui disait que cette femme n’était pas sa mère biologique.
— Vous prétendez que ma mère m’a élevée en sachant qu’elle n’était pas ma mère ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Mateo regarda la porte.
— Parce que ta mère biologique est morte en donnant naissance à son enfant. Et parce que, si les Herrera avaient appris que cet enfant avait survécu, ils l’auraient emmené.
Elena secoua la tête.
— Vous dites que j’étais cette enfant ?
— Je dis que tu dois découvrir la vérité avant de décider qui tu es.
Il posa la bague contre le lecteur biométrique.
La lumière rouge clignota.
Puis un signal sonore retentit.
IDENTITÉ RECONNUE.
La porte s’ouvrit lentement.
Derrière elle se trouvait une petite pièce sans fenêtre.
Au centre, une boîte métallique reposait sur une table.
Sur son couvercle, quelqu’un avait gravé une phrase :
« À celle qui a grandi sous le mauvais nom. »
Elena entra.
Elle posa la main sur la boîte.
Puis elle l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient trois bracelets de naissance, un registre médical, une enveloppe et une cassette audio.
Sur chacun des bracelets figurait un numéro différent.
A-17. B-17. C-17.
Et, sur une feuille attachée au registre, trois noms avaient été inscrits à la main.
Elena lut le premier.
Puis le deuxième.
Au troisième, elle lâcha presque le papier.
Le nom de la troisième fille était le sien.
Pas Elena Salgado.
Un autre nom.
Un nom qu’elle n’avait jamais entendu.
Un nom accompagné d’une annotation rouge :
« Identité annulée sur ordre du docteur Herrera. L’enfant doit être déclarée morte. »
Elena porta une main à sa bouche.
— Ils ont essayé de me faire disparaître ?
Mateo resta silencieux.
Samuel prit le registre et le parcourut rapidement.
— Il manque des pages.
— Combien ? demanda Márquez.
— Les pages qui contiennent les signatures des témoins et les destinations des enfants.
Elena regarda la cassette audio.
Une étiquette jaunie portait ces mots :
« À écouter uniquement lorsque les trois filles seront réunies. »
Elle releva la tête.
— Mais nous ne savons même pas où se trouve la troisième fille.
À cet instant, un haut-parleur grésilla au-dessus de la porte.
Une voix masculine s’éleva dans la pièce.
— Vous l’avez trouvée, Elena.
Elle se retourna brusquement.
La voix poursuivit :
— Maintenant, donnez-moi le registre et vous pourrez repartir avec votre vie.
Mateo devint livide.
— Julián…
Un rire retentit dans le haut-parleur.
— Non, Mateo. Julián n’est qu’un idiot qui croit encore qu’il peut hériter d’un empire. Moi, je sais ce que ces documents valent réellement.
Une seconde plus tard, la porte métallique commença à se refermer.
Márquez se précipita vers l’ouverture, mais un mécanisme lourd s’enclencha.
Samuel tira Elena en arrière.
La porte se verrouilla avec un bruit assourdissant.
Ils étaient enfermés.
Et, sur l’écran situé au-dessus de la serrure, un compte à rebours venait d’apparaître.
DÉVERROUILLAGE AUTOMATIQUE DANS : 00:30:00.
Mateo fixa l’écran.
— Non… Ils ont réactivé le système.
— Que se passera-t-il dans trente minutes ? demanda Elena.
Mateo la regarda avec une peur qu’elle ne lui avait encore jamais vue.
— La chambre sera inondée par le système de nettoyage chimique. Les dossiers seront détruits. Et nous avec eux.
PARTIE 11 — TRENTE MINUTES POUR SURVIVRE : LE SECRET QUI POUVAIT TUER TROIS FAMILLES
— Il doit y avoir une sortie ! cria Elena.
Maître Márquez inspectait déjà les murs, cherchant un panneau, une trappe, n’importe quoi qui leur permettrait de quitter la pièce.
Samuel examinait le lecteur biométrique.
Isabel, elle, s’était approchée de la boîte métallique. Elle regardait les trois bracelets de naissance comme si elle venait de retrouver les visages de ses enfants.
— Nous ne pouvons pas laisser ces documents ici, murmura-t-elle.
Elena se retourna.
— Nous ne pouvons surtout pas mourir ici !
Elle essayait de garder son calme, mais le compte à rebours lui donnait l’impression que chaque seconde lui arrachait une partie de sa vie.
00:27:14.
Mateo s’approcha de la porte.
— Il y a une commande de secours, derrière le panneau inférieur. Mais elle ne fonctionnera que si le circuit principal est encore intact.
— Et s’il ne l’est pas ?
— Alors il faut trouver une autre solution.
Márquez frappa la porte du poing.
— Nous avons besoin d’aide !
Sa voix se répercuta contre les murs.
Aucune réponse.
Elena saisit son téléphone. Aucun réseau.
Le système avait été conçu pour isoler la pièce.
Quelqu’un avait planifié cette fermeture depuis longtemps.
— Pourquoi cette pièce existe-t-elle ? demanda-t-elle soudain.
Mateo se retourna.
— Quoi ?
— Pourquoi ma mère aurait-elle conservé des preuves dans une pièce qui pouvait tuer ceux qui l’ouvraient ? Pourquoi aurait-elle choisi une serrure biométrique, une cassette et un compte à rebours ? Ce n’est pas une simple archive. C’est un piège.
Samuel observa le registre.
— Peut-être que le système n’était pas destiné à tuer les personnes qui entraient, mais à empêcher les documents d’être volés.
— Alors pourquoi le mécanisme s’est-il déclenché ?
Mateo ne répondit pas.
Elena le fixa.
— Vous saviez que cette pièce était dangereuse.
— Oui.
— Vous saviez que quelqu’un pouvait nous enfermer.
— Oui.
— Et vous nous avez quand même conduits ici !
— Parce que c’était le seul moyen de trouver le registre avant Julián.
— Vous nous avez mis en danger !
— Je vous ai donné une chance de découvrir la vérité !
— Vous m’avez donné une chance de mourir !
Les mots d’Elena résonnèrent dans la pièce.
Mateo baissa la tête.
— Je sais.
Pour la première fois, Elena vit autre chose que du secret dans ses yeux.
Elle y vit de la honte.
Mais elle n’avait plus le temps de s’attarder sur les regrets d’un homme qui avait laissé sa famille vivre dans le mensonge.
Elle retourna vers la boîte.
La cassette audio.
À écouter uniquement lorsque les trois filles seront réunies.
Elle la prit.
— Nous avons un lecteur ?
Samuel examina les étagères.
Dans un coin, derrière une pile de dossiers, se trouvait un ancien magnétophone à cassettes.
Elena l’alluma.
L’appareil grésilla.
Elle inséra la cassette.
Une voix féminine s’éleva.
Celle de Carmen.
— Si vous entendez cet enregistrement, cela signifie que le docteur Herrera a échoué à détruire les archives. Cela signifie aussi que l’une de mes filles a trouvé le chemin jusqu’à cette pièce.
Elena sentit ses yeux se remplir de larmes.
Sa mère.
Sa véritable histoire était enfermée dans une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis des années.
L’enregistrement continua.
— Elena, si c’est toi qui écoutes ces paroles, pardonne-moi de ne pas avoir eu le courage de te dire la vérité. Je t’ai élevée comme ma fille parce que ta mère me l’a demandé. Elle savait qu’elle ne survivrait pas à l’accouchement. Elle savait également que les Herrera chercheraient à prendre l’enfant pour en faire un instrument de pouvoir.
Elena se figea.
Sa mère biologique était donc morte en la mettant au monde.
Mais quelle était l’identité de cette femme ?
La voix de Carmen trembla.
— Je ne t’ai jamais menti parce que je ne t’aimais pas. Je t’ai menti parce que je t’aimais plus que ma propre vie. Mais j’ai commis une erreur terrible. J’ai cru que le silence protégerait les enfants. En réalité, il a permis aux coupables de continuer.
Un bruit de papier se fit entendre sur la cassette.
Puis Carmen reprit :
— Cette nuit-là, trois filles sont nées. La première était la fille d’Isabel Herrera. La deuxième était la fille de ta mère biologique. La troisième était la fille d’une femme qui n’aurait jamais dû se trouver dans cette maternité.
Elena échangea un regard avec Samuel.
Trois filles.
Trois mères.
Trois identités.
— La première fille a été remise à Isabel, poursuivit Carmen. La deuxième a été emmenée par moi. La troisième a été déclarée morte avant même que son père ait pu la prendre dans ses bras.
La voix se brisa.
— Mais la troisième n’est pas morte. Je l’ai confiée à une famille qui ne connaissait pas son véritable nom. Et j’ai passé le reste de ma vie à essayer de réparer ce que j’avais fait.
Elena sentit un frisson lui parcourir le corps.
La troisième fille était donc vivante.
Quelque part.
Sous un autre nom.
La cassette continua :
— Si vous voulez la retrouver, vous devez regarder les trois bracelets. Le numéro A-17 appartient à l’enfant qui a été remise à Isabel. Le numéro B-17 appartient à l’enfant que j’ai élevée. Et le numéro C-17…
Un grésillement interrompit l’enregistrement.
Elena frappa le magnétophone.
— Non ! Continue !
La voix revint, plus faible.
— Le numéro C-17 appartient à l’enfant dont l’identité a été effacée. Mais ne cherchez pas son nom dans les registres. Le docteur Herrera l’a remplacé par celui de sa propre fille.
Samuel se figea.
— Sa propre fille ?
Isabel se couvrit la bouche.
Carmen poursuivit :
— Le nom véritable de l’enfant est inscrit sous la doublure du bracelet. Et si vous le découvrez, vous comprendrez pourquoi le docteur Herrera était prêt à tuer pour empêcher la vérité de sortir.
Le magnétophone s’arrêta.
Elena retourna immédiatement le bracelet C-17.
La doublure était si fine qu’elle semblait faire partie du métal.
Elle la souleva délicatement avec l’ongle.
Sous la couche intérieure apparurent plusieurs lettres.
M A R I…
Puis le reste du nom, effacé par le temps.
Elena approcha le bracelet de la lumière.
— Maria…
Samuel pâlit.
— Non.
Elena se tourna vers lui.
— Vous connaissez ce prénom ?
Il ne répondit pas.
— Samuel, vous connaissez cette enfant ?
Le vieil homme recula.
— C’est impossible.
Mateo le saisit par le bras.
— Qu’est-ce que vous savez ?
Samuel tremblait.
— Mon père avait une fille.
— Vous nous l’avez déjà dit, répondit Márquez.
— Non. Vous ne comprenez pas. Mon père avait une fille dont personne ne parlait. Elle avait été déclarée morte à la naissance. Ma mère m’avait raconté qu’elle avait été enterrée dans un petit cimetière privé.
Elena sentit son cœur s’accélérer.
— Quel était son nom ?
Samuel ferma les yeux.
— María Herrera.
Un silence absolu s’installa.
La troisième fille avait donc reçu le nom de la fille du docteur Herrera.
Mais pourquoi ?
Et si le docteur avait fait déclarer sa propre fille morte, qui avait grandi sous cette identité effacée ?
Samuel regarda les bracelets.
— Si le numéro C-17 est bien celui de María, alors…
Il n’acheva pas sa phrase.
Isabel comprit la première.
— Alors la troisième fille était la sœur de Samuel.
Samuel hocha lentement la tête.
— Ma sœur n’est peut-être jamais morte.
Elena sentit sa tête tourner.
La troisième fille n’était pas seulement une enfant cachée.
Elle pouvait être la personne qui avait hérité de tous les secrets du docteur Herrera.
La personne qui connaissait la vérité sur les deux autres filles.
Et peut-être celle qui avait organisé leur disparition.
00:12:03.
Le compte à rebours continuait.
Márquez avait trouvé le panneau inférieur, mais il était verrouillé par une vis spéciale.
— Nous n’avons pas le temps ! cria-t-il.
Mateo s’agenouilla et sortit un petit outil de sa poche.
— Écartez-vous.
Il travailla rapidement sur le panneau.
Au bout de quelques secondes, un claquement retentit.
Une trappe s’ouvrit.
Derrière elle, un levier rouge était fixé au mur.
Samuel secoua la tête.
— Ne le touchez pas ! Si le circuit est encore actif, cela pourrait accélérer le processus.
Elena regarda l’écran.
00:09:41.
— Et si nous ne faisons rien, nous mourrons ici.
Mateo posa sa main sur le levier.
— Il faut couper l’alimentation principale.
— Où se trouve-t-elle ? demanda Elena.
— Dans la salle des générateurs, derrière cette cloison.
Márquez observa les murs.
— Il n’y a aucune porte.
Mateo indiqua le sol.
— Il y a un conduit de maintenance.
Une trappe se trouvait sous la table.
Ils la soulevèrent ensemble.
Un passage étroit descendait dans l’obscurité.
Mateo se tourna vers Elena.
— Il faut que quelqu’un sorte et coupe le générateur. Le reste du groupe doit rester ici pour protéger les documents.
Elena secoua la tête.
— Je viens avec vous.
— Non.
— Vous ne me donnerez plus jamais d’ordres !
Mateo la fixa.
Puis il acquiesça.
— Alors reste près de moi. Et quoi qu’il arrive, ne lâche pas le registre.
Elena glissa les documents sous son manteau et descendit dans le conduit.
Le passage était si étroit qu’elle devait avancer à genoux.
Derrière elle, Mateo suivait avec une lampe.
Au bout de quelques mètres, ils atteignirent une petite pièce technique.
Trois câbles principaux traversaient le mur.
Une étiquette était fixée sur chacun.
ARCHIVES.
VENTILATION.
SYSTÈME DE PURGE.
Mateo s’approcha du dernier.
— Celui-ci.
Il saisit le levier.
Mais avant qu’il ne puisse le tirer, une voix résonna derrière eux.
— Ne faites pas cela.
Elena se retourna.
Julián se tenait à l’entrée du conduit.
Il tenait une arme.
Son visage était couvert de sueur, et ses yeux semblaient brûler d’une colère incontrôlable.
— Donnez-moi le registre, Elena.
Elle recula.
— Pourquoi veux-tu le détruire ?
— Parce que vous ne comprenez pas ce qu’il contient.
— Alors explique-moi.
Julián eut un rire nerveux.
— Il contient la preuve que toute ma famille repose sur un mensonge. Il contient la preuve que mon père n’était pas l’homme que je croyais. Il contient la preuve que l’héritage que je pensais recevoir ne m’appartient peut-être pas.
— Tu veux donc détruire la vérité pour conserver ton argent ?
— Je veux empêcher que tout s’effondre !
Elena le regarda avec dégoût.
— Tu préfères que des personnes innocentes vivent dans le mensonge plutôt que de perdre ce que tu crois posséder.
Julián leva son arme.
— Le registre.
Mateo se plaça devant Elena.
— Tu ne toucheras pas à ma fille.
Julián eut un sourire froid.
— Votre fille ? Vous avez déjà abandonné une fille. Vous avez laissé une autre femme l’élever. Et vous avez passé quarante ans à prétendre que vous étiez mort.
Mateo ne bougea pas.
— Je ne te laisserai pas recommencer.
— Vous n’avez jamais rien pu empêcher.
Julián pointa l’arme vers Mateo.
Elena cria :
— Non !
Un coup de feu éclata.
La lumière s’éteignit.
Le compte à rebours s’arrêta.
Pendant quelques secondes, il n’y eut que des respirations haletantes dans l’obscurité.
Puis Elena sentit une main lui saisir le poignet.
Une voix murmura près de son oreille :
— Ne bougez pas.
Ce n’était pas Mateo.
C’était une voix de femme.
Une voix qu’elle connaissait.
Une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis l’enfance.
— Maman ? murmura Elena, bouleversée.
Mais Carmen était morte depuis des années.
La femme approcha ses lèvres de son oreille.
— Je ne suis pas Carmen.
Puis elle ajouta :
— Je suis la troisième fille.
Et, dans l’obscurité, elle prononça le nom qu’on avait tenté d’effacer pendant quarante ans.
María Herrera.
PARTIE 12 — MARÍA HERRERA : LA FEMME QUI AVAIT TOUT ORGANISÉ
La lumière de secours se ralluma dans le conduit.
Elena recula, incapable de détourner les yeux de la femme qui se tenait devant elle.
Elle devait avoir environ quarante ans. Ses cheveux noirs étaient attachés en arrière. Une cicatrice fine traversait son sourcil gauche, et son visage avait cette expression particulière des personnes qui ont appris à ne jamais montrer leur peur.
Dans sa main, elle tenait l’arme de Julián.
Julián était à genoux, les mains derrière la tête.
Mateo se trouvait au sol, une main pressée contre son épaule.
— Papa ! cria Elena.
Elle se précipita vers lui.
— Je vais bien, murmura-t-il. La balle m’a seulement effleuré.
María ne quittait pas Julián des yeux.
— Vous auriez dû partir quand vous en aviez encore la possibilité.
Julián leva la tête.
— Vous… Vous étiez censée être morte.
María esquissa un sourire.
— C’est ce qu’on a dit de plusieurs personnes dans cette histoire, n’est-ce pas ?
Elle désigna le conduit.
— Levez-vous.
Julián hésita.
— Levez-vous !
Il obéit.
Elena se redressa lentement.
— Vous êtes María Herrera ?
La femme tourna enfin les yeux vers elle.
— Oui.
— La troisième fille ?
— Oui.
— La fille du docteur Herrera ?
María ne répondit pas tout de suite.
Elle regarda Samuel, qui venait d’apparaître dans l’ouverture du conduit, puis Isabel et Maître Márquez, qui l’avaient suivi.
Quand elle aperçut Samuel, son visage se durcit.
— Tu es toujours vivant, toi aussi.
Samuel sembla recevoir une gifle.
— María…
— Ne prononce pas mon nom comme si tu avais le droit de le faire.
Il baissa les yeux.
Elena comprit qu’il y avait entre eux une histoire qu’elle ignorait.
— Pourquoi nous avez-vous enfermés ? demanda-t-elle.
María reporta son attention sur elle.
— Je ne vous ai pas enfermés. J’ai essayé d’empêcher Julián de détruire les archives.
— Vous saviez que le système pouvait s’activer ?
— Oui.
— Vous saviez qu’il pouvait nous tuer ?
María baissa brièvement les yeux.
— Je pensais pouvoir arrêter le mécanisme avant la fin du compte à rebours.
— Vous pensiez ?
Elena sentit la colère monter.
— Vous avez mis nos vies en danger sans même nous avertir !
— Parce que si je vous avais dit la vérité, vous ne seriez jamais venue.
— Vous n’en savez rien !
María resta silencieuse.
Puis elle rangea l’arme dans sa ceinture et s’agenouilla près de Mateo.
— Il faut le sortir d’ici. Il perd du sang.
Samuel s’approcha pour examiner la blessure.
— Nous devons appeler une ambulance.
— Faites-le, répondit María. Le réseau fonctionne de nouveau. J’ai coupé le système de purge.
Márquez sortit son téléphone et appela les secours.
Elena, elle, ne bougea pas.
Elle regardait María.
Cette femme était peut-être la troisième fille. Elle avait peut-être été déclarée morte à la naissance. Elle avait peut-être grandi sous un faux nom.
Mais une question la hantait.
— Pourquoi avez-vous organisé tout cela ? demanda-t-elle.
María releva la tête.
— Parce que votre mari m’a demandé de le faire.
Elena se figea.
— Ernesto ?
— Oui.
— Vous connaissiez Ernesto ?
— Je l’ai rencontré il y a quinze ans. Il était venu me voir après avoir découvert qu’une partie des documents de la maternité avait été transférée dans une fondation privée.
Elena sentit sa gorge se serrer.
— Il savait donc que vous étiez vivante.
— Il a été le premier à me dire que mon nom avait été effacé des registres.
— Pourquoi ne m’a-t-il jamais parlé de vous ?
María observa Elena longuement.
— Parce qu’il avait peur de ce que vous découvririez en me rencontrant.
— Quoi donc ?
María se tourna vers Samuel.
— Demandez à votre frère.
Elena fronça les sourcils.
— Mon frère ?
Samuel ferma les yeux.
María eut un rire sans joie.
— Vous voyez ? Il a encore peur de la vérité.
Elle s’approcha de Samuel.
— Dis-lui ce que ton père a fait.
Samuel ne répondit pas.
— Dis-lui pourquoi j’ai été déclarée morte.
Toujours rien.
María se tourna vers Elena.
— Le docteur Herrera n’était pas seulement un médecin. Il dirigeait un réseau clandestin d’adoptions illégales. Il utilisait les dossiers médicaux pour attribuer des enfants à des familles qui pouvaient payer. Certaines familles croyaient adopter légalement. D’autres savaient parfaitement qu’elles achetaient un enfant.
Elena sentit son estomac se nouer.
— Et vous ?
— Mon père m’a déclaré morte parce que ma mère biologique avait découvert ce qu’il faisait. Elle menaçait de le dénoncer. Il a donc organisé ma disparition, puis m’a confiée à une famille qui ne connaissait pas mon identité.
— Pourquoi vous a-t-il laissée vivre ?
María regarda Samuel.
— Parce qu’il avait besoin d’une preuve vivante que les documents pouvaient être modifiés. Il voulait contrôler les identités, pas simplement les falsifier.
Samuel prit enfin la parole.
— Notre père a essayé de faire de nous ses héritiers. Il disait que le monde appartenait à ceux qui pouvaient imposer leur version de la vérité.
— Et tu l’as laissé faire, répondit María.
— J’étais jeune.
— Tu étais médecin. Tu savais ce qui se passait.
Samuel baissa la tête.
— Oui.
Elena observa les deux personnes.
Elle avait passé la nuit à découvrir des mensonges, mais cette confession lui fit comprendre qu’il existait encore une vérité plus profonde.
— Et ma mère ? demanda-t-elle. Quel rôle Carmen a-t-elle joué ?
María répondit doucement :
— Carmen a découvert le réseau après la disparition de votre sœur biologique. Elle a compris que le docteur Herrera cherchait à contrôler les enfants en effaçant leur identité. Elle a essayé de récupérer les dossiers, mais elle n’avait aucun pouvoir contre lui.
— Ma sœur biologique…
Elena s’interrompit.
Elle n’avait toujours pas de réponse à cette question.
María la regarda.
— Votre mère biologique s’appelait Lucía Salgado. Elle était la sœur de Carmen. Elle est morte peu après votre naissance.
Elena sentit les larmes lui monter aux yeux.
Lucía.
Pour la première fois, elle avait un prénom.
Un visage lui manquait encore, mais elle avait un prénom.
— Et la fille que Carmen a élevée à ma place ? demanda-t-elle. Qui était-elle ?
María hésita.
Puis elle répondit :
— C’était Regina.
Elena resta immobile.
— Non. Regina est la fille d’Isabel.
— Non, répondit María. C’est ce que vous avez cru parce que c’est ce qu’on vous a raconté.
Isabel secoua la tête.
— Je l’ai portée dans mes bras. J’ai vu son visage. Je l’ai reconnue quand elle est venue me voir.
María acquiesça.
— Parce que vous avez bien reconnu votre fille. Mais vous ne l’avez pas reconnue à cause de son sang. Vous l’avez reconnue parce que vous aviez gardé une photographie de l’enfant que vous aviez perdue.
Isabel recula.
— Que voulez-vous dire ?
María sortit un document de sa poche.
— La petite fille que vous avez mise au monde a été confiée à Carmen. Carmen l’a élevée sous le nom d’Elena.
Le silence fut total.
Elena sentit le monde s’effondrer autour d’elle.
— Alors… je suis la fille d’Isabel ?
María hocha lentement la tête.
— Oui.
Isabel porta les mains à son visage.
Pendant des décennies, elle avait cherché sa fille.
Elle l’avait retrouvée sans savoir qu’elle l’avait retrouvée.
Elle avait rencontré Regina en croyant que la jeune femme était son enfant.
Mais ce n’était pas Regina.
C’était Elena.
Elena se tourna vers Isabel.
Elle ne savait pas quoi faire de cette révélation.
Cette femme était-elle sa mère ?
Pouvait-on devenir la fille de quelqu’un après quarante ans de séparation ?
Pouvait-on ressentir de l’amour pour une inconnue parce qu’un document disait qu’on partageait son sang ?
Isabel fit un pas vers elle, puis s’arrêta.
— Je ne te demanderai pas de m’appeler maman, murmura-t-elle. Je ne te demanderai même pas de me pardonner d’avoir été absente. Je veux seulement que tu saches que je ne t’ai jamais abandonnée volontairement.
Elena sentit une larme couler sur sa joue.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas retrouvée ?
— Parce que j’ai cru que tu étais morte.
— Pendant quarante ans ?
Isabel baissa la tête.
— Pendant quarante ans.
Elena ferma les yeux.
Elle avait une mère.
Une mère biologique.
Une femme qui avait vécu toute sa vie en croyant son enfant morte.
Et elle-même avait vécu toute sa vie en croyant que Carmen était sa mère biologique.
Deux femmes avaient été séparées par un mensonge.
Deux vies avaient été construites autour d’un enfant disparu.
Mais une question restait entière.
Si Elena était la fille d’Isabel, qui était Regina ?
María répondit avant qu’elle ne puisse poser la question.
— Regina est la fille biologique de Lucía Salgado.
Elena sentit son souffle se couper.
— Ma sœur ?
— Oui.
María poursuivit :
— Votre mère biologique a donné naissance à deux filles. L’une a été remise à Isabel. L’autre a été confiée à Carmen. Le docteur Herrera a falsifié les documents pour que chacune grandisse en croyant être la fille unique d’une autre femme.
Elena porta une main à sa bouche.
Regina n’était pas sa fille biologique.
C’était sa sœur.
La fille de la femme qui lui avait donné naissance.
Et la femme qu’elle avait élevée pendant plus de trente ans était, en réalité, la fille d’Isabel.
Un cercle impossible venait de se refermer.
Mais María n’avait pas terminé.
— Il reste une dernière chose, Elena.
Elle sortit une seconde enveloppe.
— Ernesto m’a demandé de vous la remettre seulement lorsque vous auriez découvert votre véritable identité.
Elena prit l’enveloppe d’une main tremblante.
Sur le devant, elle reconnut l’écriture de son mari.
« À Elena, lorsque tu sauras qui tu es. »
Elle l’ouvrit.
La lettre ne contenait que quelques lignes.
« Mon amour, si tu lis ces mots, c’est que j’ai échoué à te protéger de la vérité. Je t’ai menti sur une chose, mais pas sur mon amour pour toi. Je dois te dire ce que j’ai découvert trop tard : Regina n’est pas seulement ta sœur. Elle est la seule personne qui peut révéler qui a réellement ordonné ma mort. »
Elena releva brusquement la tête.
— Ma mort ?
María ne répondit pas.
Elle regarda Samuel, puis Mateo.
Enfin, elle murmura :
— Parce que l’homme que vous avez enterré sous le nom d’Ernesto n’était pas votre mari.
Elena sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Alors qui ai-je enterré ?
María posa la dernière pièce du dossier sur la table.
Un certificat de décès.
Et, sous le nom d’Ernesto Salgado, une photographie d’identité.
Elena regarda le visage.
Puis elle poussa un cri.
Ce n’était pas Ernesto.
C’était Julián Herrera.
Le père de Julián.
L’homme qu’on avait déclaré mort douze ans auparavant.
Et si le corps enterré n’était pas celui d’Ernesto, alors son mari pouvait être encore vivant.
Ou quelqu’un avait organisé la disparition de deux hommes pour faire croire à une seule mort.
Elena leva les yeux vers María.
— Où est Ernesto ?
María ferma les yeux.
— C’est la question que nous devons poser à Regina.
Au même instant, le téléphone d’Elena vibra.
Un message venait d’arriver.
Il provenait du numéro de Regina.
« Maman, je sais maintenant qui je suis. Je sais pourquoi Julián m’a épousée. Et je sais ce qu’ils ont fait à Ernesto. Mais si je te raconte la vérité, tu ne me regarderas plus jamais de la même manière. »
Elena répondit immédiatement :
« Dis-moi où tu es. »
La réponse arriva presque aussitôt.
« Dans la maison où tout a commencé. Viens seule. Et surtout, ne fais confiance à personne portant le nom Herrera. »
Elena regarda Samuel.
Puis María.
Puis Isabel.
Elle venait de découvrir que sa fille était sa sœur, que sa mère biologique était vivante et que le corps de son mari n’était peut-être pas celui qu’elle avait enterré.
Mais une chose était désormais certaine.
La vérité n’avait pas seulement été cachée.
Elle avait été organisée pour que chaque victime accuse la mauvaise personne.
Et Regina était sur le point de révéler pourquoi.
PARTIE 13 — LA MAISON AUX TROIS PORTES : LE DERNIER MENSONGE DE REGINA
La maison où tout avait commencé se trouvait dans un quartier ancien de Puebla.
Elena la reconnut immédiatement.
Elle y était venue une seule fois, des années auparavant, avec Ernesto. À l’époque, il lui avait expliqué qu’il s’agissait d’une propriété appartenant à un ami de sa famille. Ils n’y étaient restés qu’une heure.
Elle se souvenait de trois portes en bois au rez-de-chaussée.
Une porte rouge.
Une porte blanche.
Une porte noire.
Ernesto lui avait dit en plaisantant qu’une maison avec trois portes cachait toujours trois histoires différentes.
Elle n’avait pas compris qu’il parlait de la sienne.
Cette fois, Elena ne vint pas seule.
Maître Márquez avait prévenu les autorités. Samuel et María étaient restés à distance, avec Isabel et Mateo, afin d’éviter que Regina ne prenne peur et ne disparaisse.
Elena franchit le portail à 1 h 12 du matin.
La porte rouge était entrouverte.
À l’intérieur, la maison était éclairée par une seule lampe.
Regina se tenait au milieu du salon.
Elle avait les yeux gonflés, les cheveux défaits et un dossier posé devant elle.
Lorsqu’elle vit Elena, elle se leva.
— Maman…
Elena s’arrêta à quelques mètres.
— Tu m’as demandé de venir seule.
Regina regarda derrière elle.
— Tu n’es pas seule.
— Je suis venue pour entendre la vérité. Pas pour jouer à tes jeux.
Regina hocha la tête.
— Je sais.
Elle posa les mains sur le dossier.
— Je vais tout te raconter. Mais tu dois me promettre une chose.
— Je ne promets plus rien à personne sans savoir ce que cela implique.
Regina baissa les yeux.
— Alors écoute-moi jusqu’au bout.
Elle ouvrit le dossier.
À l’intérieur se trouvaient des photographies, des relevés bancaires, des copies de documents médicaux et une lettre portant le sceau d’une fondation privée.
— Lorsque Julián m’a épousée, il ne cherchait pas seulement à obtenir tes biens, commença-t-elle. Il cherchait à accéder à un fonds familial. Un fonds créé par le docteur Herrera et alimenté par des transferts d’argent liés aux adoptions clandestines.
Elena sentit son estomac se nouer.
— Tu savais que cet argent provenait de crimes ?
— Pas au début. Julián m’a dit que le fonds était lié à des propriétés anciennes et à des investissements médicaux. Il m’a expliqué que ton nom apparaissait dans plusieurs documents parce qu’Ernesto avait été chargé de gérer certaines transactions.
— Et tu l’as cru ?
Regina secoua la tête.
— Je voulais le croire. C’était plus facile que d’admettre que l’homme que j’aimais pouvait être capable de choses terribles.
Elena resta silencieuse.
Regina poursuivit :
— Puis j’ai découvert le certificat de naissance. Celui où le nom d’Isabel apparaissait à la place du tien. J’ai commencé à poser des questions. Julián m’a alors expliqué que mon identité pouvait me donner accès à une partie du fonds. Il m’a dit que si je coopérais, nous pourrions obtenir assez d’argent pour recommencer notre vie ailleurs.
— C’est pour cela que tu as essayé de me faire déclarer incapable ?
Regina ferma les yeux.
— Oui.
Elena sentit une douleur familière remonter dans sa poitrine.
— Tu voulais prendre le contrôle de mes biens pour financer une fuite.
— Au début, oui.
— Et ensuite ?
Regina leva la tête.
— Ensuite, j’ai découvert qu’il voulait te faire interner pour toujours.
Elena resta immobile.
— Quoi ?
— Il avait préparé des documents médicaux. Il avait trouvé un médecin prêt à signer un rapport disant que tu souffrais de troubles cognitifs graves. Il voulait obtenir une ordonnance pour contrôler tes comptes et vendre les propriétés avant que tu puisses contester la décision.
Elena pensa au jour où les infirmières s’étaient présentées à sa porte.
Elle revit les sourires froids, les formulaires, la manière dont Julián avait parlé d’elle comme si elle n’était plus capable de comprendre ce qui se passait.
— Tu savais ce qu’il préparait et tu ne m’as pas prévenue ?
Regina se mit à pleurer.
— J’ai essayé de l’arrêter. Mais il m’a montré un document concernant Ernesto.
Elena se raidit.
— Quel document ?
Regina sortit une photographie du dossier.
On y voyait Ernesto assis dans une pièce sombre, les mains posées sur une table. En face de lui se trouvait un homme dont le visage était partiellement caché.
Au dos de la photo, une date avait été inscrite : six jours avant la mort officielle d’Ernesto.
Elena sentit ses mains devenir glacées.
— Où as-tu trouvé cette photo ?
— Dans le bureau de Julián. Il m’a dit qu’Ernesto était encore vivant lorsqu’il avait été conduit dans cette maison.
— Pourquoi ?
Regina détourna le regard.
— Parce qu’Ernesto avait découvert que le fonds familial était utilisé pour acheter le silence des témoins. Il avait aussi trouvé le registre des trois filles. Il voulait remettre les documents aux autorités.
Elena serra les poings.
— Alors Julián l’a fait enlever ?
— Il a organisé sa disparition. Mais il ne l’a pas fait seul.
— Qui l’a aidé ?
Regina prit une profonde inspiration.
— Son père.
Elena sentit un vertige la saisir.
Le père de Julián était censé être mort.
Le même homme dont le nom apparaissait sur les documents de naissance.
Le même homme dont le corps avait peut-être été enterré sous le nom d’Ernesto.
— Ton beau-père était encore vivant ?
— Oui. Il avait changé d’identité après avoir simulé sa mort. Il utilisait plusieurs noms et se déplaçait entre différentes propriétés. Julián disait que son père était le seul à connaître l’ensemble du réseau.
Elena s’approcha de la table.
— Où est-il maintenant ?
Regina hésita.
— Je ne sais pas.
— Regina !
— Je ne sais pas ! Il a disparu il y a trois semaines. Julián a reçu un appel, il a quitté la maison et il n’est jamais revenu comme avant. Il est devenu paranoïaque. Il disait que quelqu’un avait retrouvé les registres et que tous ceux qui connaissaient la vérité étaient en danger.
Elena regarda les documents.
— Pourquoi m’avoir écrit que tu savais ce qu’ils avaient fait à Ernesto ?
Regina prit une enveloppe plus petite.
— Parce que j’ai trouvé ceci.
Elle la lui tendit.
À l’intérieur se trouvait une page arrachée d’un registre médical.
Une ligne était entourée en rouge.
Patient transféré sous identité protégée. Destination : établissement Santa Lucía.
En dessous figurait une date.
La même date que celle du certificat de décès d’Ernesto.
Elena sentit son cœur s’emballer.
— Santa Lucía… Où est cet établissement ?
— C’était une clinique privée près de Veracruz. Elle a fermé ses portes il y a plusieurs années. Mais les archives indiquent qu’un patient y a été maintenu sous surveillance après un traumatisme crânien.
— Quel patient ?
Regina retourna la page.
Un nom avait été ajouté au crayon.
E. S.
Elena s’assit lentement.
E. S.
Ernesto Salgado.
Ou quelqu’un qui portait ses initiales.
Elle pensa à toutes les années passées à pleurer son mari, à visiter sa tombe, à parler devant une pierre gravée de son nom.
Si Ernesto était encore vivant, alors chaque larme qu’elle avait versée reposait sur une tromperie.
Mais elle ne pouvait pas encore se permettre d’espérer.
— Pourquoi m’avoir caché cela jusqu’à maintenant ?
Regina essuya ses joues.
— Parce que j’ai eu peur que tu me détestes encore davantage. J’ai participé à ce qu’ils ont fait. Même si je n’ai pas organisé l’enlèvement, j’ai transmis des documents à Julián. J’ai retardé l’appel au médecin quand Ernesto est mort. J’ai essayé de te faire déclarer incapable. Je ne peux pas effacer cela.
Elena la regarda longuement.
— Non. Tu ne peux pas.
Regina baissa la tête.
— Je sais.
— Mais tu peux choisir ce que tu feras maintenant.
Elena prit la page du registre.
— Tu vas remettre tous ces documents à Maître Márquez. Tu vas témoigner. Tu vas expliquer ce que tu as fait, même si cela entraîne des conséquences pour toi.
Regina acquiesça.
— Je le ferai.
— Et tu ne me demanderas pas de te pardonner avant que tu aies assumé tes actes.
— Je ne te le demanderai pas.
Elena se dirigea vers la porte.
Puis Regina l’appela.
— Maman…
Elena s’arrêta sans se retourner.
— Il y a encore quelque chose.
Sa voix tremblait.
— Ce n’est pas seulement Ernesto qui a été transféré à Santa Lucía. Il y avait une autre personne dans la même unité.
Elena se retourna lentement.
— Qui ?
Regina prit une dernière feuille.
Un nom y était inscrit.
Lucía Salgado.
Elena sentit le sang quitter son visage.
— C’est impossible. Lucía est morte en me donnant naissance.
Regina secoua la tête.
— C’est ce qu’indiquent les registres officiels. Mais j’ai trouvé une lettre signée par le médecin de Santa Lucía. Il affirme qu’une femme portant ce nom a été admise plusieurs années après la naissance des trois filles.
Elena prit la lettre.
La signature était difficile à lire, mais la date était claire.
La femme avait été admise sous surveillance.
Sans documents d’identité.
Sans visiteur autorisé.
Et, dans la dernière ligne, le médecin avait écrit :
« La patiente affirme être la mère biologique d’Elena Salgado. Elle refuse de révéler son identité tant que le docteur Herrera est encore en vie. »
Elena sentit ses jambes trembler.
— Si cette femme était vraiment Lucía…
Elle n’acheva pas sa phrase.
Regina murmura :
— Alors ta mère biologique n’est peut-être jamais morte.
Un bruit retentit à l’extérieur.
Une voiture venait de s’arrêter devant la maison.
Les phares balayèrent les fenêtres.
Regina pâlit.
— Il m’a retrouvée.
Elena se dirigea vers la fenêtre.
Une silhouette sortait du véhicule.
Un homme grand, vêtu d’un manteau noir, tenait une mallette à la main.
Il leva les yeux vers la maison.
Puis il sortit son téléphone.
Celui d’Elena vibra aussitôt.
Un message apparut.
« Ne laissez pas Regina vous montrer la troisième page. Elle ne vous a pas encore dit ce qu’elle a fait à Ernesto. »
Elena se retourna vers sa fille.
Regina était devenue livide.
— Qu’y a-t-il sur la troisième page ? demanda Elena.
Regina ne répondit pas.
Elle recula lentement.
Puis elle murmura :
— Je ne voulais pas qu’il meure.
Elena sentit son cœur se serrer.
— Qu’as-tu fait, Regina ?
Sa fille fondit en larmes.
— J’ai ouvert la porte.
À l’extérieur, l’homme en manteau noir commença à frapper.
Trois coups.
Lents.
Réguliers.
Comme quelqu’un qui savait qu’on finirait par lui ouvrir.
Regina regarda Elena avec une terreur absolue.
— Maman… si cet homme entre, ne le laisse surtout pas prononcer ton véritable nom.
FIN DE LA PARTIE 13 — À SUIVRE : PARTIE 14, « LE VISITEUR DE MINUIT ».