Je restai longtemps immobile devant la copie du contrat.
La signature de Russell apparaissait au bas de la page, juste au-dessus d’une date que je connaissais trop bien.
Le 14 octobre.
Le jour où ma vie avait basculé.
Pendant vingt-six ans, j’avais cru que mon frère était un témoin effrayé, un jeune homme incapable de s’opposer à un beau-père violent. J’avais essayé de lui pardonner son silence parce que je pensais qu’il avait été aussi prisonnier que moi.
Mais si Elizabeth disait vrai, Russell avait reçu de l’argent pour se taire.
Et cela changeait tout.
— Combien ? demandai-je.
Elizabeth baissa les yeux.
— Je ne sais pas exactement. Les documents que j’ai retrouvés mentionnent un premier versement de quinze mille dollars, puis plusieurs transferts vers un compte ouvert au nom de Russell.
Quinze mille dollars.
Ce n’était pas une petite somme pour un jeune homme de dix-neuf ans. Mais ce n’était pas assez pour expliquer vingt-six années de mensonges.
— Pourquoi aurait-il accepté ? murmurai-je. Il savait que j’étais à l’hôpital. Il savait que je souffrais.
— Je ne peux pas répondre à sa place.
Je me levai et marchai jusqu’à la fenêtre.
Dehors, la pluie recommençait à tomber. Les gouttes glissaient sur la vitre comme des lignes tracées par une main invisible.
— Il m’a appelée hier, dis-je. Il m’a dit qu’il voulait réparer ses erreurs.
— Peut-être qu’il le pense.
— Et peut-être qu’il essaie seulement de protéger ce qu’il lui reste.
Elizabeth ne répondit pas.
Je pris mon téléphone et écrivis à Russell :
« Je sais pour le contrat. Je sais pour l’argent. Tu as une dernière chance de me dire la vérité. Demain, à dix heures, au cabinet de Me Collins. Viens avec tous les documents que tu possèdes. »
Sa réponse arriva presque immédiatement.
« D’accord. Mais promets-moi de ne pas croire tout ce qu’Elizabeth te racontera. »
Je sentis une colère froide m’envahir.
Même maintenant, il essayait de me diviser avec ma sœur.
Je rangeai le téléphone.
— Demain, nous saurons ce qu’il a fait, dis-je.
Elizabeth se leva pour partir. Avant de franchir la porte, elle se retourna.
— Linda, il y a quelque chose que je ne t’ai pas encore dit.
Je fermai les yeux une seconde.
— Quoi encore ?
— Quand j’ai retrouvé la lettre de notre mère, il y avait une deuxième enveloppe. Elle portait ton nom. Je ne l’ai ouverte que récemment.
Elle sortit un papier plié de son sac.
— Je pense que tu devrais la lire avant de rencontrer Russell.
Je dépliai la feuille.
L’écriture était celle de ma mère.
« Ma chère Linda,
Si tu lis cette lettre, c’est que les secrets que j’ai gardés ont fini par te retrouver.
Je sais que tu me jugeras. Tu en as le droit. J’ai commis des erreurs que je ne pourrai jamais réparer, et j’ai laissé la peur prendre des décisions à ma place.
Mais je veux que tu saches une chose : lorsque tu as été blessée, je n’ai pas cessé de t’aimer.
J’ai cessé de savoir comment te protéger.
Le jour de ton accident, j’ai reçu un appel à 16 h 12. La personne au bout du fil m’a dit que si je ne signais pas un document avant 17 heures, tu perdrais bien plus que l’argent de ton père.
Je me suis rendue au bureau de Wayne.
Quand je suis arrivée, Russell était déjà là.
Il pleurait.
Il m’a dit qu’il avait fait ce qu’on lui avait demandé, mais qu’il ignorait ce qui allait t’arriver.
Je lui ai demandé ce qu’il avait signé.
Il m’a répondu qu’il avait accepté de transférer le contrôle du fonds afin de payer une dette qu’il croyait être la mienne.
J’ai compris trop tard qu’on nous avait manipulés tous les deux.
Mais il était déjà trop tard pour revenir en arrière.
Margaret. »
Je relus la lettre, incapable de bouger.
Russell avait signé le contrat. Mais il croyait peut-être payer une dette de notre mère.
Cela n’effaçait pas son silence.
Cela ne changeait pas non plus le fait que quelqu’un avait profité de sa peur.
Pourtant, une nouvelle question venait de surgir.
Quelle dette Wayne avait-il prétendu que ma mère devait payer ?
Et pourquoi avait-il choisi précisément le jour de mon accident pour exiger cette signature ?
Je glissai la lettre dans mon sac.
Demain, Russell devrait répondre.
Et cette fois, je ne le laisserais pas partir avec une demi-vérité.
Fin de la partie 13.
Dans la partie 14, Russell racontera ce qui s’est réellement passé dans le bureau de Wayne. Mais lorsqu’il révélera le nom de la personne qui l’a payé, Linda découvrira que le coupable pourrait être quelqu’un qu’elle a elle-même essayé de protéger.
PARTIE 14 — LE FRÈRE QUI A CHOISI L’ARGENT
À neuf heures cinquante-cinq, j’étais assise dans le bureau de Me Collins.
Elizabeth était à ma droite. L’avocate se tenait près de la fenêtre, un dossier ouvert devant elle. Sur la table, nous avions disposé les copies du contrat, la lettre de notre mère et les documents bancaires retrouvés dans le carnet noir.
À dix heures précises, Russell entra.
Il avait vieilli depuis notre dernière rencontre. Ses cheveux étaient devenus presque entièrement gris, et ses épaules semblaient porter un poids que je ne lui avais jamais vu auparavant.
Il s’arrêta en me voyant.
— Linda.
Je ne me levai pas.
— Assieds-toi.
Il obéit.
Son regard passa sur les documents, puis se posa sur Elizabeth.
— Tu lui as tout raconté ?
— Pas tout, répondit-elle.
Russell ferma les yeux.
— Alors, nous sommes tous les trois dans le même bateau.
— Non, dis-je. Nous sommes dans cette pièce parce que je veux enfin savoir qui a décidé de détruire ma vie.
Il serra les mains.
— Je n’ai jamais voulu que tu sois blessée.
— Mais tu as signé le contrat.
— Oui.
Le mot tomba entre nous.
Simple. Brutal.
Je sentis mes yeux se remplir de larmes, mais je refusai de détourner le regard.
— Pourquoi ?
Russell prit une longue inspiration.
— Quelques semaines avant ton accident, Wayne m’a dit que notre mère avait de graves problèmes financiers. Il prétendait qu’elle avait emprunté de l’argent à des gens dangereux. Il m’a montré des lettres de menaces, des relevés bancaires et une reconnaissance de dette.
— C’était faux ?
— Je l’ai découvert trop tard.
Il regarda l’avocate.
— Le jour de l’accident, Wayne m’a appelé dans son bureau. Il m’a dit que les créanciers avaient donné un ultimatum. Si je ne signais pas les documents, notre mère serait arrêtée et la maison serait saisie.
— Pourquoi ne pas m’en avoir parlé ? demandai-je.
— Tu étais déjà en conflit avec Wayne. Il disait que tu ne ferais qu’aggraver la situation. Il m’a convaincu que je devais régler le problème sans t’impliquer.
Je laissai échapper un rire amer.
— Et tu l’as cru.
— J’avais dix-neuf ans, Linda. Je pensais sauver notre mère.
— En signant le transfert de mon argent ?
Russell baissa la tête.
— Il m’a dit que ce n’était qu’une garantie temporaire. Que le fonds serait rétabli dès que la dette serait payée.
Me Collins intervint :
— Avez-vous reçu de l’argent en échange de votre signature ?
Russell resta silencieux.
— Monsieur Harper, cette question est importante.
Il hocha lentement la tête.
— Oui.
Je sentis quelque chose se briser en moi.
— Combien ?
— Quinze mille dollars au départ. Puis cinq mille supplémentaires quelques mois plus tard.
— Vingt mille dollars, répétai-je.
— Je n’ai pas gardé tout cet argent.
— À qui l’as-tu donné ?
Il me regarda, les yeux rouges.
— À Wayne. Il m’a demandé de lui remettre une partie du premier versement pour régler la dette de notre mère. Le reste, je l’ai utilisé pour quitter la ville.
— Tu es parti ?
— Trois semaines après ton accident.
Je me souvenais de cette période. J’étais encore à l’hôpital lorsque Russell avait annoncé qu’il partait travailler dans un autre État. Ma mère m’avait dit qu’il avait besoin de prendre un nouveau départ.
Je l’avais cru.
— Tu m’as laissée croire que tu partais pour ton travail, murmurai-je.
— Je ne pouvais pas rester. Wayne me faisait peur. Il m’avait dit que si je parlais, il révélerait que j’avais signé les documents.
— Mais tu as fini par comprendre qu’il t’avait menti.
— Oui.
— Quand ?
Russell sortit une feuille pliée de sa poche.
— Trois mois après ton accident, j’ai reçu cette lettre.
Il la posa sur la table.
L’enveloppe portait un cachet bancaire. À l’intérieur, quelqu’un avait écrit :
« Le transfert est définitif. Le compte a été déplacé conformément aux instructions. Le bénéficiaire ne peut plus contester l’opération sans déclencher une enquête sur les signatures utilisées. »
Au bas de la page figurait le nom de la personne qui avait supervisé l’opération.
Je le lus.
Puis je le relus.
Carol Bennett.
La directrice de banque qui m’avait aidée à retrouver les premiers documents.
La femme qui avait semblé sincèrement bouleversée par ce que Wayne avait fait.
La femme qui m’avait assuré que certains dossiers avaient disparu dans les archives.
— Tu savais qu’elle était impliquée ? demandai-je.
Russell secoua la tête.
— Je savais seulement qu’elle avait signé la validation bancaire. Je n’ai jamais réussi à la joindre. Quand j’ai appris que tu la recherchais, j’ai essayé de te prévenir.
Je repensai à toutes nos conversations.
Carol m’avait aidée à comprendre les transferts, mais elle n’avait jamais expliqué pourquoi son nom apparaissait sur certains documents. Elle disait avoir été jeune à l’époque, avoir suivi des instructions et ne pas se souvenir de tous les détails.
Je m’étais convaincue qu’elle avait peur de Wayne.
Peut-être avait-elle peur d’autre chose.
Me Collins prit la lettre et l’examina.
— Nous ne pouvons pas conclure que Mme Bennett a participé à une fraude simplement parce que sa signature apparaît ici. Il faut vérifier l’authenticité du document et établir précisément son rôle.
Je savais qu’elle avait raison.
Mais je ne pouvais pas ignorer ce nom.
Russell se pencha vers moi.
— Linda, il y a encore quelque chose.
— Évidemment.
Il avala difficilement sa salive.
— Le soir de l’accident, Wayne m’a demandé de retourner à la station-service. Il voulait que je récupère une enveloppe dans la voiture de Victor Hale. Quand je suis arrivé, j’ai vu le camion garé derrière le bâtiment.
— Le camion qui m’a renversée ?
— Oui.
— Et Victor ?
— Il était avec un autre homme. Ils se disputaient. J’ai entendu Victor dire : « Ce n’était pas ce qu’on avait convenu. »
Je sentis un frisson me parcourir.
— Et ensuite ?
— L’autre homme lui a répondu que le paiement avait déjà été effectué et qu’il n’y avait plus rien à discuter.
— As-tu vu son visage ?
Russell hésita.
— Oui.
— Qui était-ce ?
Il me regarda comme s’il redoutait davantage ma réaction que tout ce qui avait précédé.
— C’était notre père.
Je cessai de respirer.
— Robert ?
— Je sais que ça paraît impossible. Mais je l’ai vu de mes propres yeux. Il se tenait près du camion. Il n’avait pas l’air surpris par ce qui venait de se passer.
Je me levai brusquement.
— Tu es en train de me dire que notre père était là lorsque j’ai été renversée ?
— Oui.
— Et tu m’as laissée croire qu’il avait disparu pour nous protéger ?
Russell se mit à pleurer.
— Je ne savais pas ce qu’il avait fait. Je ne savais pas s’il avait organisé l’accident ou s’il essayait de l’empêcher. Je n’ai jamais pu le lui demander.
Je regardai la photographie de mon père, retrouvée sous le pommier.
Pendant des années, j’avais espéré qu’il était vivant, qu’il avait été contraint de disparaître, qu’il avait tout fait pour nous sauver.
Mais s’il avait été présent ce jour-là, il savait peut-être exactement ce qui allait m’arriver.
Et il n’avait rien fait.
Mon téléphone vibra.
Un nouveau message, envoyé d’un numéro inconnu.
« Votre frère vous a dit une partie de la vérité. Mais demandez-lui pourquoi il a attendu onze minutes avant d’appeler les secours. »
Je levai lentement les yeux vers Russell.
Son visage devint livide.
Je n’avais même pas besoin de poser la question.
Il venait de comprendre que son dernier secret venait d’être découvert.
Fin de la partie 14.
Dans la partie 15, Linda découvrira pourquoi Russell a attendu onze minutes avant d’appeler les secours. Sa réponse pourrait être la preuve qu’il a été manipulé… ou la confirmation qu’il a fait un choix impardonnable.
PARTIE 15 — ONZE MINUTES
Je posai mon téléphone devant Russell.
— Pourquoi ?
Il fixa le message sans le toucher.
— Linda…
— Onze minutes. Tu as attendu onze minutes avant d’appeler les secours. Pourquoi ?
Il passa une main sur son visage.
— Je n’ai pas attendu parce que je voulais te laisser mourir.
— Alors pourquoi ?
Il regarda Me Collins, puis Elizabeth. Il semblait chercher quelqu’un qui lui donnerait la permission de parler.
Personne ne le fit.
Finalement, il commença.
— Quand le camion t’a renversée, j’ai couru vers toi. Tu étais consciente pendant quelques secondes. Tu m’as demandé d’appeler maman.
Je me souvenais vaguement d’une voix, d’une lumière blanche et d’une douleur immense. Mais ces souvenirs étaient flous, comme des images aperçues sous l’eau.
— Je voulais appeler les secours immédiatement, poursuivit-il. Mais Victor m’a attrapé par le bras. Il m’a dit que si j’appelais la police, Wayne ferait disparaître les documents et accuserait notre mère d’avoir organisé l’accident.
— Et tu l’as écouté ?
— Il m’a montré une enveloppe. Il disait qu’elle contenait des preuves contre maman. Il m’a fait croire que si je faisais le mauvais choix, elle serait arrêtée.
Je sentis ma colère revenir.
— Alors tu as choisi de protéger maman plutôt que de m’aider ?
— Non ! J’ai choisi de croire que je pouvais régler les deux problèmes en même temps. Victor m’a dit qu’une ambulance était déjà en route. Il m’a ordonné d’aller chercher l’enveloppe dans sa voiture. J’ai couru jusqu’à la station-service, j’ai cherché les papiers et je suis revenu.
— Onze minutes, répétai-je.
Russell hocha la tête, les larmes aux yeux.
— Quand je suis revenu, les secours étaient là. Je me suis dit que je n’avais rien changé. Mais pendant toutes ces années, j’ai su que j’aurais dû appeler moi-même.
Je ne savais pas quoi ressentir.
Il n’avait peut-être pas voulu ma mort.
Mais il avait laissé un inconnu décider de ce qui devait être fait pendant que je gisais sur la route.
— Tu aurais pu me perdre, dis-je.
— Je le sais.
— Tu aurais pu appeler la police après.
— Oui.
— Tu aurais pu me dire la vérité quand je me suis réveillée.
— Oui.
— Alors ne me demande pas de te pardonner simplement parce que tu regrettes.
Il baissa la tête.
Me Collins referma le dossier.
— Nous devons maintenant vérifier chaque élément de ce récit. Si des preuves ont été dissimulées ou si des documents ont été falsifiés, il faudra que les autorités compétentes en soient informées.
Russell acquiesça.
— Je suis prêt à témoigner.
Je le regardai avec méfiance.
— Pourquoi maintenant ?
Il plongea la main dans sa poche et en sortit une petite enveloppe.
— Parce que j’ai reçu ceci il y a deux jours.
Il la posa sur la table.
À l’intérieur se trouvait une photographie récente de Robert Harper.
Mon père était assis sur un banc, devant un bâtiment en briques rouges. Il portait un manteau sombre et tenait un journal ouvert sur ses genoux.
Au dos, quelqu’un avait écrit :
« Il sait que vous avez retrouvé la clé. Il viendra chercher le reste avant vous. »
Je regardai Elizabeth.
Elle était devenue très pâle.
— Je connais cet endroit, murmura-t-elle.
— Où est-ce ? demandai-je.
— C’est une ancienne résidence pour personnes âgées, à l’extérieur de Memphis. Eleanor Hayes y a travaillé pendant plusieurs années.
— Tu penses que notre père y vit ?
— Je ne sais pas. Mais le bâtiment a fermé il y a longtemps. Il a été transformé en résidence privée.
Me Collins prit la photographie.
— Nous ne pouvons pas nous fier à une image sans vérifier sa date ni son origine. Mais nous pouvons transmettre ces informations à un enquêteur.
Je hochai la tête.
Pour la première fois, j’étais prête à laisser les preuves parler avant de courir vers une nouvelle révélation.
Mais je voulais savoir une chose.
— Russell, qui t’a envoyé cette photo ?
Il secoua la tête.
— Le message venait d’un numéro masqué.
— Et tu n’as aucune idée de qui pourrait vouloir nous conduire jusqu’à lui ?
Il hésita.
— J’ai une idée. Mais je ne voulais pas la croire.
— Dis-la.
Il fixa Elizabeth.
— Je pense que c’est Carol Bennett.
Un silence tomba sur la pièce.
La directrice de banque.
La femme qui avait validé le transfert.
La femme qui avait prétendu ne pas se souvenir des détails.
Je me rappelai sa voix calme, ses mains posées sur le bureau et sa façon de détourner les yeux lorsque je lui avais parlé du contrat.
Peut-être qu’elle avait essayé de nous aider.
Ou peut-être qu’elle avait simplement veillé à ce que nous découvrions la vérité dans le bon ordre — celui qui la protégeait le plus longtemps possible.
Je pris mon téléphone.
Cette fois, je n’allais pas lui envoyer un message.
J’allais lui demander un rendez-vous, en présence de mon avocate, et lui montrer les documents.
Je tapai :
« Carol, j’ai retrouvé la signature sur le transfert du fonds. Je crois que vous savez ce qui s’est passé le jour de mon accident. Je vous donne une occasion de m’expliquer votre rôle. »
La réponse arriva cinq minutes plus tard.
« Je vous expliquerai tout. Mais pas au cabinet. Venez à la banque demain matin. Et venez seule. »
Je relus le message.
Me Collins le vit et secoua immédiatement la tête.
— Vous n’irez pas seule.
Je savais qu’elle avait raison.
Mais une autre phrase me troubla davantage.
Carol avait écrit : « Je vous expliquerai tout. »
Pas « je ne sais pas de quoi vous parlez ».
Pas « vous faites erreur ».
Elle avait accepté de parler.
Comme si elle attendait ce moment depuis vingt-six ans.
Je rangeai le téléphone.
Demain, nous irions à la banque avec un enquêteur et Me Collins.
Et si Carol disait enfin la vérité, je découvrirais peut-être pourquoi mon père avait disparu, pourquoi Wayne avait voulu contrôler mon argent et pourquoi Russell avait été payé pour garder le silence.
Mais au fond de moi, une question persistait.
Si Robert Harper avait réellement été présent le jour de mon accident, qui essayait-il de protéger : moi, ou la personne qui avait donné l’ordre ?
Fin de la partie 15.
Dans la partie 16, Carol Bennett révélera enfin pourquoi elle a signé le transfert du fonds. Mais au moment où Linda pensera avoir compris son rôle, un document inattendu fera basculer toute l’enquête.
PARTIE 16 — LA SIGNATURE QUI NE DEVAIT JAMAIS ÊTRE RETROUVÉE
Le lendemain matin, nous arrivâmes à la banque à neuf heures précises.
Me Collins m’accompagnait, ainsi qu’un enquêteur qu’elle avait contacté la veille. Nous avions apporté les documents nécessaires, mais aucun de nous ne savait ce que Carol Bennett allait nous dire.
La banque avait changé de nom depuis l’époque du transfert. Le hall était moderne, lumineux, presque impersonnel. Rien ne rappelait les vieux bureaux où des décisions avaient été prises sur des feuilles de papier, à l’abri des regards.
Carol nous attendait dans une salle de réunion.
Elle avait les cheveux plus courts que dans mon souvenir. Son visage était marqué par l’âge, mais ses yeux conservaient la même intensité.
Lorsqu’elle me vit, elle se leva.
— Linda.
— Vous saviez que je finirais par retrouver ces documents ?
Elle ne répondit pas immédiatement.
Puis elle désigna les chaises.
— Asseyez-vous, s’il vous plaît.
Me Collins prit place en face d’elle.
— Avant toute chose, nous voulons préciser que cette rencontre ne remplace aucune procédure officielle. Nous sommes ici pour entendre votre version des faits et comprendre les documents en notre possession.
Carol hocha la tête.
Elle sortit une chemise bleue de son sac.
— J’ai conservé des copies de certains dossiers pendant toutes ces années. Je savais qu’un jour, quelqu’un viendrait poser les bonnes questions.
Je sentis mon cœur s’accélérer.
— Pourquoi ne les avez-vous pas remis aux autorités ?
— Parce que j’avais peur.
— Tout le monde avait peur, Carol. Mais moi, j’ai payé le prix de votre silence.
Elle baissa les yeux.
— Vous avez raison.
Elle ouvrit la chemise et en sortit plusieurs feuilles.
La première était une copie du transfert bancaire. La deuxième portait la signature de Russell. La troisième était un ordre de paiement signé par Wayne.
Mais la quatrième page retint toute mon attention.
Elle contenait les instructions originales concernant le fonds de mon père.
Et au bas du document, une signature avait été barrée d’un trait épais.
Je me penchai.
— Qui a signé ici ?
Carol inspira profondément.
— Robert Harper.
Je sentis mon cœur se serrer.
— Mon père ?
— Oui. Mais ce n’est pas la signature qui a autorisé le transfert final.
Elle retourna la page.
Sous le nom de Robert figurait celui d’une personne que je n’avais jamais imaginé voir sur ce document.
Margaret Harper. Ma mère.
— Elle a autorisé le transfert ? demandai-je.
— Elle a signé une autorisation provisoire, répondit Carol. Elle croyait que l’argent serait déplacé vers un compte sécurisé pour vous protéger de Wayne. Elle ne savait pas que l’autorisation serait utilisée pour transférer le contrôle du fonds à une société privée.
— Qui dirigeait cette société ?
Carol resta silencieuse.
Me Collins intervint :
— Mme Bennett, nous avons besoin d’une réponse précise.
Carol posa les deux mains à plat sur la table.
— La société était enregistrée au nom de Victor Hale.
Je fermai les yeux.
Tout revenait à Victor.
Le chauffeur.
L’argent.
Les instructions modifiées.
Les enveloppes que Russell avait été envoyé chercher.
— Et vous avez laissé faire ? demandai-je.
— J’ai validé le transfert parce que les documents semblaient légitimes. Lorsque j’ai compris qu’ils avaient été modifiés, j’ai essayé de bloquer l’opération. Wayne m’a menacée. Il m’a dit que si je signalais la fraude, il ferait accuser mon fils d’un crime qu’il n’avait pas commis.
Elle sortit une autre feuille.
— J’ai conservé cette lettre.
La lettre portait une date postérieure à l’accident.
Le texte était court :
« Le transfert doit rester définitif. Toute tentative de récupérer les fonds déclenchera la publication des documents concernant votre famille. Vous savez ce qui arrivera si cela se produit. »
La signature au bas de la page était celle de Wayne.
Je sentis la colère me gagner.
— Vous avez donc choisi de protéger votre fils plutôt que de révéler la vérité sur mon accident.
Carol ne chercha pas à se défendre.
— Oui.
Son aveu était si simple qu’il me coupa la parole.
— Je regrette chaque année de silence, poursuivit-elle. Mais je ne peux pas prétendre que le regret efface ce que j’ai fait.
Elle me tendit la dernière feuille de la chemise.
C’était un relevé de compte.
Le fonds initial de deux cent cinquante mille dollars avait été transféré sur plusieurs comptes. Une partie avait disparu dans des opérations que les documents ne permettaient pas encore d’expliquer. Mais une somme importante avait été déplacée vers une fiducie créée au nom de deux bénéficiaires.
Deux bénéficiaires.
Moi.
Et Elizabeth.
Je tournai la feuille vers ma sœur.
Elle porta une main à sa bouche.
— Ils avaient prévu de partager l’argent entre nous ?
Carol acquiesça.
— C’était la volonté initiale de votre père. Mais les documents de transfert ont été modifiés. Une seule personne avait le pouvoir de rétablir le fonds sans déclencher une enquête immédiate.
— Qui ?
Carol me regarda droit dans les yeux.
— Votre père.
Je sentis le silence s’épaissir autour de nous.
— Alors il est vivant, murmurai-je.
— Je ne peux pas vous le confirmer. Mais trois semaines avant de quitter la ville, il m’a demandé de conserver un dossier au cas où il ne pourrait jamais revenir.
— Où est ce dossier ?
Carol se pencha vers moi.
— Dans un coffre que Wayne n’a jamais réussi à ouvrir.
Elle sortit une petite enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une adresse, un numéro de coffre et une phrase écrite de la main de mon père :
« Le dernier document ne doit être ouvert que lorsque mes deux filles seront réunies. »
Je regardai Elizabeth.
Nous étions réunies.
Pour la première fois, nous avions les mêmes preuves, les mêmes questions et la même raison de continuer.
Mais avant que Me Collins puisse examiner l’adresse, le téléphone de Carol sonna.
Elle décrocha.
Son visage changea en quelques secondes.
— Quoi ? Non… C’est impossible.
Elle écouta encore, puis raccrocha.
— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je.
Elle nous regarda, bouleversée.
— Le coffre a été ouvert ce matin.
— Par qui ?
Carol serra son téléphone.
— Par quelqu’un qui a présenté une autorisation portant votre signature, Linda.
Je me levai brusquement.
— Je n’ai signé aucune autorisation !
— Je vous crois, répondit-elle.
Mais elle semblait terrifiée.
— Et il y a pire, ajouta-t-elle.
Elle prit une dernière feuille dans son dossier.
C’était une copie de l’autorisation utilisée pour ouvrir le coffre.
Au bas de la page, ma signature apparaissait.
Elle était parfaite.
Chaque courbe, chaque trait, chaque détail ressemblait à mon écriture.
Pourtant, je n’avais jamais vu ce document.
Je sentis mes mains devenir froides.
Quelqu’un avait imité ma signature.
Quelqu’un connaissait l’existence du coffre.
Et quelqu’un venait de prendre le dernier document que mon père avait laissé pour ses deux filles.
Me Collins se leva.
— Nous devons signaler immédiatement cette ouverture et préserver toutes les preuves.
Je regardai une dernière fois la fausse signature.
Puis je remarquai un détail que les autres n’avaient pas encore vu.
Sous mon nom, une petite annotation avait été ajoutée à la main.
Trois mots seulement.
« Elle est vivante. »
Je levai les yeux vers Carol.
— Qui est « elle » ?
Carol ne répondit pas.
Elle regardait Elizabeth.
Et pour la première fois depuis notre rencontre, ma sœur semblait aussi effrayée que moi.
Fin de la partie 16.