Lorsque Willa arriva chez Fay, elle tenait l’enveloppe contre sa poitrine comme si elle craignait que quelqu’un tente de la lui arracher.
Elle ne souriait pas.
D’habitude, Willa entrait dans la maison de sa tante avec mille choses à raconter. Mais ce jour-là, elle resta près de la porte, les yeux rougis, incapable de prononcer un mot.
Fay comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Willa, ma chérie… qu’est-ce qui s’est passé ?
La jeune femme baissa les yeux vers l’enveloppe.
— Je crois que ma mère t’a caché quelque chose. Quelque chose qui remonte à l’époque où tu as acheté la ferme.
Le cœur de Fay se mit à battre plus vite.
Sur le devant de l’enveloppe, son nom était écrit à la main.
FAY CARTER.
Sous son nom figurait une date précise : celle de la semaine où elle avait signé les documents d’achat de sa propriété.
Fay reconnut immédiatement l’écriture de Ranata.
Elle aurait voulu croire qu’il s’agissait d’un simple oubli, d’une vieille lettre sans importance ou d’un document administratif que sa sœur avait conservé par erreur.
Mais quelque chose, dans la manière dont Willa tenait cette enveloppe, lui disait le contraire.
— Où l’as-tu trouvée ? demanda-t-elle doucement.
— Dans le bureau de maman. Derrière un tiroir qui ne ferme plus correctement. Je cherchais des papiers pour elle quand j’ai découvert une petite boîte. L’enveloppe était cachée dessous.
Willa marqua une pause.
— Il y avait d’autres documents, tante Fay. Des relevés bancaires, des photocopies de ta signature… et une lettre adressée à quelqu’un dont je ne connais pas le nom.
Fay sentit ses mains devenir froides.
Les photocopies de sa signature.
Depuis plusieurs jours, elle essayait de comprendre comment son nom avait pu apparaître dans des documents financiers qu’elle n’avait jamais signés. Elle avait découvert des incohérences, des transferts d’argent et des traces d’une opération dont elle ignorait tout.
Et maintenant, sa nièce venait de lui apprendre que Ranata avait conservé des documents liés à cette affaire.
— Est-ce que tu as lu la lettre ? demanda Fay.
Willa secoua la tête.
— Non. Je n’ai pas osé. Mais j’ai vu une phrase sur un autre papier. Elle m’a fait peur.
— Quelle phrase ?
Willa inspira profondément.
— « Si Fay découvre la vérité, nous perdrons tout ce que nous avons construit. »
Le silence qui suivit fut si lourd que Fay entendit le tic-tac de l’horloge dans le couloir.
Elle ferma les yeux.
Pendant des années, elle avait défendu sa sœur.
Même lorsque Ranata lui demandait de l’argent sans jamais expliquer clairement pourquoi. Même lorsque leurs parents semblaient privilégier l’une au détriment de l’autre. Même lorsqu’elle avait eu l’impression que les conversations familiales s’interrompaient brusquement dès qu’elle entrait dans une pièce.
Fay avait toujours trouvé une excuse.
Ranata traversait une période difficile.
Ranata avait besoin d’aide.
Ranata finirait par changer.
Mais cette phrase…
Cette phrase ne ressemblait pas à celle d’une personne qui regrettait une erreur.
Elle ressemblait à celle d’une personne qui avait peur d’être découverte.
— Donne-moi l’enveloppe, murmura Fay.
Willa la lui tendit.
Fay glissa un doigt sous le rabat et l’ouvrit lentement.
À l’intérieur se trouvaient trois documents.
Le premier était une lettre manuscrite.
Le deuxième était une copie d’un document bancaire.
Le troisième était une photographie ancienne, pliée en deux.
Fay prit d’abord la lettre.
Elle lut les premières lignes une fois.
Puis une deuxième fois.
Et, lorsqu’elle arriva au milieu de la page, elle dut s’asseoir.
La lettre disait :
« Ranata,
Tu m’as assuré que Fay ne poserait jamais de questions. Tu m’as dit qu’elle te faisait confiance et qu’elle ne soupçonnerait jamais sa propre famille.
Mais je t’ai prévenue dès le début : utiliser son nom sans son consentement était une erreur. Si elle découvre ce que nous avons fait, les conséquences ne concerneront pas seulement toi et moi.
Tu dois régler cette affaire avant qu’il ne soit trop tard.
Je ne prendrai pas la responsabilité de ce qui arrivera ensuite.
Ne me contacte plus tant que tu n’as pas trouvé une solution.
— M. »
Fay relut la dernière lettre de la signature.
M.
Une seule initiale.
Pas de nom complet.
Pas d’adresse.
Rien qui puisse lui permettre d’identifier immédiatement l’auteur.
— Qui est M. ? demanda Willa d’une voix tremblante.
Fay ne répondit pas.
Elle ne le savait pas encore.
Mais elle savait désormais une chose : quelqu’un avait averti Ranata que ce qu’elle faisait était dangereux.
Et, malgré cet avertissement, les documents avaient été conservés.
Pourquoi ?
Parce que Ranata avait oublié de les détruire ?
Ou parce qu’elle avait besoin de garder une preuve contre la personne qui l’avait aidée ?
Fay prit ensuite le document bancaire.
En haut de la page figuraient plusieurs références administratives. Plus bas, elle aperçut un montant qui lui coupa le souffle.
1 286 400 dollars.
Le même montant que celui qui avait été au centre des transferts d’argent entre sa famille et sa sœur.
Mais cette fois, une ligne attirait particulièrement son attention.
Le document ne désignait pas Fay comme bénéficiaire.
Il indiquait que son identité avait été associée à une opération financière dont elle n’avait jamais eu connaissance.
Au bas de la page, une signature ressemblait à la sienne.
Ressemblait.
Mais ce n’était pas la sienne.
Fay connaissait sa propre signature. Elle avait signé des centaines de contrats au cours de sa vie, acheté des terres, négocié avec des fournisseurs et conclu des accords commerciaux.
Elle savait comment elle formait la lettre F.
Elle savait où sa main ralentissait.
Et elle savait qu’elle ne terminait jamais son nom de cette manière.
— Quelqu’un a imité ma signature, souffla-t-elle.
Willa porta une main à sa bouche.
— Maman ?
Fay regarda sa nièce.
Elle aurait voulu lui donner une réponse simple.
Elle aurait voulu pouvoir lui dire que sa mère n’était pas capable d’une telle chose.
Mais mentir à Willa aurait été une autre façon de protéger le secret qui avait déjà détruit une partie de leur famille.
— Je ne sais pas encore qui a signé ce document, répondit Fay. Mais je vais le découvrir.
Elle posa le papier sur la table et prit la photographie.
C’était une image de ses parents, prise des années auparavant, devant l’ancienne maison familiale.
Son père se tenait près de sa mère.
Ranata, plus jeune, souriait à côté d’eux.
Et Fay se trouvait à l’autre extrémité de la photographie, un bras passé autour des épaules de sa sœur.
Au premier regard, l’image semblait parfaitement ordinaire.
Puis Fay remarqua quelque chose.
À l’arrière-plan, près de la voiture de son père, se tenait un homme qu’elle ne reconnaissait pas.
Il ne regardait pas l’objectif.
Il regardait Ranata.
Fay retourna la photographie.
Une date était inscrite au dos, accompagnée de quelques mots :
« Avant la signature. Tout devait rester entre nous. »
Fay sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Willa, est-ce que tu as déjà vu cet homme ?
La jeune femme examina l’image attentivement.
— Non. Enfin… son visage me semble familier, mais je ne saurais pas dire pourquoi.
Elle se pencha davantage.
Puis elle se figea.
— Attends.
— Quoi ?
Willa posa un doigt sur le bord de la photographie.
— Je crois que je l’ai déjà vu chez ma mère.
— Dans une autre photo ?
— Non. Dans un vieux cadre qu’elle garde dans son bureau. Il est toujours retourné contre le mur. Je pensais qu’il s’agissait d’une photo abîmée.
Fay sentit son estomac se nouer.
— Tu peux me montrer ce cadre ?
Willa hésita.
— Oui. Mais tante Fay… il y a autre chose.
— Quoi donc ?
La jeune femme baissa la voix.
— Quand j’ai trouvé cette enveloppe, j’ai entendu maman parler au téléphone dans la pièce voisine. Elle ne savait pas que j’étais là.
Fay attendit.
— Elle a dit : « Fay commence à comprendre. Il faut que nous récupérions les papiers avant qu’elle ne trouve le dossier original. »
Fay se redressa.
— Le dossier original ?
— C’est exactement ce qu’elle a dit.
Puis Willa ajouta une phrase qui changea tout.
— Et juste avant de raccrocher, maman a prononcé un nom.
Fay la fixa.
— Quel nom ?
Willa déglutit.
— Daniel.
Pendant quelques secondes, Fay ne parvint plus à réfléchir.
Daniel.
Ce nom lui rappelait quelque chose, mais le souvenir restait flou. Elle avait connu tellement de personnes au cours de sa vie que ce prénom, à lui seul, ne suffisait pas à identifier quelqu’un.
Pourtant, la réaction de Willa lui indiquait que ce nom avait une signification particulière.
— Qui est Daniel ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas. Mais maman a dit : « Si Daniel parle, tout est terminé. »
Fay se leva et se dirigea vers la fenêtre.
Dehors, le soleil commençait à descendre derrière les arbres. Sa ferme, ses champs et les bâtiments qu’elle avait autrefois construits avec ses propres mains s’étendaient au loin.
Cette propriété représentait bien plus qu’une fortune.
Elle représentait les années pendant lesquelles Fay avait travaillé sans demander d’aide à personne.
Les nuits où elle avait dormi quelques heures seulement.
Les sacrifices qu’elle avait faits pour conserver ses terres lorsque les récoltes avaient été mauvaises.
Et surtout, la liberté qu’elle avait gagnée en refusant de dépendre financièrement de sa famille.
Si quelqu’un avait utilisé son identité pour obtenir de l’argent, ce n’était pas seulement une trahison personnelle.
C’était une attaque contre tout ce qu’elle avait construit.
— Willa, écoute-moi bien, dit-elle enfin. Ce que tu viens de me montrer pourrait avoir des conséquences très graves. Je ne veux pas que tu te retrouves au milieu de cette affaire sans comprendre les risques.
— Je suis déjà au milieu, tante Fay. C’est ma mère.
Sa voix se brisa sur le dernier mot.
Fay se retourna.
Willa avait les larmes aux yeux.
— Je l’aime, continua-t-elle. Mais je ne peux pas faire semblant de ne rien voir. Si elle a fait quelque chose de mal, je veux connaître la vérité.
Fay s’approcha et prit doucement les mains de sa nièce.
— Alors nous allons chercher la vérité. Mais nous le ferons avec des preuves, pas avec des suppositions.
Elle rangea les documents dans une chemise et photographia chaque page. Elle nota les dates, les références et les détails qui pourraient aider à comprendre l’origine de l’opération.
Elle ne voulait pas accuser quelqu’un sans savoir exactement ce qui s’était passé.
Mais elle ne voulait plus non plus laisser sa confiance servir d’arme contre elle.
Cette fois, elle ne protégerait personne au détriment de la vérité.
Et elle ne ferait plus un seul pas sans garder une trace de ce qu’elle découvrait.
Le dossier que personne ne devait retrouver
Le lendemain matin, Fay se rendit chez son avocat.
Elle emporta l’enveloppe, les photocopies et la photographie.
Après avoir examiné les documents, celui-ci ne fit aucune accusation immédiate. Il lui posa plutôt une série de questions précises.
Qui avait eu accès à ses informations personnelles ?
Avait-elle déjà signé un document financier pour aider sa sœur ?
Avait-elle autorisé quelqu’un à agir en son nom ?
Avait-elle reçu une notification concernant un prêt ou une garantie ?
À chaque question, Fay donna la même réponse.
Non.
Elle n’avait jamais autorisé Ranata à utiliser son identité pour une opération financière.
Elle n’avait jamais signé le document présenté dans l’enveloppe.
Et elle n’avait jamais accepté que quelqu’un engage sa responsabilité sans son consentement.
Son avocat posa finalement le document bancaire sur son bureau.
— Nous devons déterminer si ce document est authentique, si votre signature a été imitée et qui a transmis ces informations. Nous devons aussi établir si l’argent a réellement été versé et à qui.
— Et si ma sœur est impliquée ?
— Alors les preuves nous permettront de comprendre son rôle. Pour le moment, nous ne devons pas confondre ce que nous soupçonnons avec ce que nous pouvons démontrer.
Fay acquiesça.
Elle appréciait cette prudence.
Depuis qu’elle avait découvert les premiers éléments de l’affaire, sa colère lui donnait parfois envie de confronter Ranata immédiatement, de lui jeter les documents sur la table et d’exiger une explication.
Mais elle savait que sa sœur pouvait nier.
Elle pouvait pleurer.
Elle pouvait retourner la situation contre elle, comme elle l’avait fait tant de fois auparavant.
Cette fois, Fay voulait des réponses qui ne dépendraient pas des émotions de Ranata.
Avant de partir, elle demanda :
— Si quelqu’un a utilisé mon nom sans autorisation, que dois-je faire ?
— Conserver tous les originaux, éviter de modifier ou de manipuler les documents inutilement, et sécuriser vos informations financières. Nous allons également vérifier les éventuelles opérations effectuées à votre nom et déterminer quelles démarches sont nécessaires.
Fay le remercia.
En quittant le cabinet, elle se sentit un peu moins seule.
Elle ne savait pas encore qui avait organisé cette opération ni pourquoi l’argent avait été transféré.
Mais elle venait de prendre une décision : elle ne laisserait plus la peur de détruire sa famille l’empêcher de protéger sa propre vie.
Lorsqu’elle arriva chez elle, un message l’attendait sur son téléphone.
Il provenait d’un numéro inconnu.
« Vous avez trouvé l’enveloppe. Maintenant, vous devez trouver le dossier original. Cherchez là où votre père gardait ce qu’il ne voulait jamais que votre mère découvre. »
Fay relut le message plusieurs fois.
Puis un second message apparut.
« Ne faites pas confiance à Ranata. Mais ne faites pas confiance non plus à celui qui prétend vouloir vous aider. »
Fay sentit sa gorge se serrer.
Qui lui écrivait ?
Comment cette personne savait-elle qu’elle avait trouvé l’enveloppe ?
Et pourquoi lui parler de son père ?
Son père était mort depuis plusieurs années. Il n’avait plus été là pour répondre aux questions qu’elle aurait voulu lui poser sur les derniers mois de sa vie, sur les disputes familiales et sur l’étrange distance qui s’était installée entre lui et Ranata.
Pourtant, le message suggérait qu’il avait conservé des documents secrets.
Fay appela immédiatement son avocat pour lui signaler ces messages, puis elle enregistra les captures d’écran.
Elle ne répondit pas à l’expéditeur.
Elle savait désormais qu’une personne inconnue suivait de près ses découvertes.
Et elle n’avait aucune intention de lui faciliter la tâche.
La pièce condamnée de la vieille maison
Deux jours plus tard, Fay se rendit dans l’ancienne maison familiale.
La propriété avait été vendue après la mort de ses parents, mais elle avait conservé quelques cartons de documents que son père lui avait laissés. Ils se trouvaient dans un petit bâtiment de rangement, sur un terrain appartenant désormais à un autre propriétaire.
Fay avait obtenu l’autorisation de récupérer les derniers effets personnels de son père.
Elle ne savait pas si elle y trouverait quelque chose d’important.
Mais elle se souvenait parfaitement de son habitude : lorsqu’un document lui semblait trop important pour être laissé à la vue de tous, il le rangeait dans une vieille boîte en métal, derrière les livres de son bureau.
Elle se souvenait aussi d’une pièce que personne n’utilisait.
Une petite pièce au fond du couloir, autrefois présentée comme un débarras.
Son père en gardait toujours la porte fermée.
Lorsqu’elle était enfant, Fay lui avait demandé ce qu’il y avait à l’intérieur.
Il avait répondu en souriant :
— Rien qui puisse intéresser une petite fille.
À l’époque, elle n’avait pas insisté.
Aujourd’hui, ce souvenir lui semblait soudain beaucoup moins innocent.
Avec l’accord du propriétaire, elle entra dans la maison et traversa le couloir poussiéreux.
La porte du débarras était toujours là.
Elle n’était pas verrouillée.
Fay posa la main sur la poignée.
Puis elle s’arrêta.
Pourquoi son père aurait-il caché quelque chose dans une pièce aussi banale ?
Et pourquoi le message anonyme avait-il parlé de ce qu’il ne voulait jamais que sa mère découvre ?
Elle ouvrit la porte.
La pièce était presque vide. Il y avait quelques étagères, un vieux bureau et des cartons couverts de poussière.
Au fond, une armoire basse était appuyée contre le mur.
Fay tira le premier tiroir.
Rien.
Le deuxième contenait de vieux carnets.
Le troisième était bloqué.
Elle essaya une nouvelle fois, sans forcer.
Le tiroir s’ouvrit brusquement.
À l’intérieur se trouvait une petite clé attachée à une étiquette portant deux mots :
« ARCHIVES PRIVÉES ».
Sous la clé, un papier plié avait été glissé dans une enveloppe.
Fay le déplia.
L’écriture était celle de son père.
« Fay, si tu lis ceci, c’est que je n’ai pas trouvé le courage de te dire la vérité de mon vivant. Je t’ai demandé de me faire confiance pendant des années, mais je sais maintenant que le silence peut être aussi cruel qu’un mensonge.
Tu mérites de savoir ce qui s’est passé.
Ne cherche pas seulement celui qui a pris l’argent. Cherche celui qui a convaincu toute la famille que tu devais en porter la responsabilité.
La clé te conduira au début de l’histoire.
Pardonne-moi de ne pas avoir été assez courageux. »
Fay sentit ses yeux se remplir de larmes.
Elle relut la lettre, espérant découvrir une explication supplémentaire.
Mais il n’y en avait pas.
Son père savait quelque chose.
Il savait que l’argent avait disparu, ou qu’une opération financière avait été organisée.
Et il avait vécu avec ce secret sans jamais lui en parler.
Fay serra la lettre entre ses doigts.
— Pourquoi, papa ? murmura-t-elle. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
Aucune réponse ne vint.
Seulement le silence de la vieille maison.
Elle prit la clé et retourna vers les cartons.
L’un d’eux portait une inscription qu’elle n’avait jamais remarquée auparavant : « Documents professionnels ».
Elle l’ouvrit.
À l’intérieur, sous des dossiers de factures et de contrats anciens, se trouvait une boîte métallique.
La serrure correspondait à la clé.
Fay l’inséra et tourna lentement.
Un petit déclic retentit.
Le couvercle s’ouvrit.
La boîte contenait des relevés bancaires, des copies de courriers et un dossier épais maintenu par une ficelle.
Sur la première page, elle reconnut son nom.
Sur la deuxième, celui de Ranata.
Sur la troisième, elle découvrit un nom qui lui fit l’effet d’un coup de poing.
Daniel Mercer.
C’était donc lui.
L’homme dont Ranata avait parlé au téléphone.
L’homme qui, selon Willa, pouvait faire s’effondrer toute l’affaire s’il décidait de parler.
Fay posa le dossier sur le bureau.
Elle tourna la première page.
Puis la deuxième.
Les documents semblaient retracer plusieurs opérations effectuées sur une période de plusieurs mois. Certains étaient signés par des personnes qu’elle ne connaissait pas. D’autres portaient des annotations de la main de son père.
Au milieu du dossier, une note était soulignée deux fois.
« La somme de 1 286 400 dollars ne correspond pas à une simple aide familiale. Vérifier le bénéficiaire réel et l’origine de la signature attribuée à Fay. »
Fay sentit sa respiration s’accélérer.
Son père avait donc remarqué la même incohérence.
Il avait posé les mêmes questions qu’elle.
Et il avait cherché à découvrir la destination de l’argent.
Mais une autre feuille retint son attention.
Elle portait la date de trois semaines avant la mort de son père.
En haut, son père avait écrit :
« Rendez-vous annulé. Daniel affirme que Ranata a tout expliqué. Je ne la crois plus. »
Fay recula légèrement.
Son père avait cessé de croire Ranata.
Et il l’avait écrit noir sur blanc.
Mais pourquoi ?
Qu’avait-il découvert au cours des dernières semaines de sa vie ?
Elle continua à feuilleter le dossier jusqu’à tomber sur une enveloppe plus petite, collée à l’intérieur de la couverture.
Cette enveloppe portait une mention :
« À ouvrir uniquement si Fay découvre la vérité. »
Ses mains tremblaient lorsqu’elle l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvait une seule feuille.
Une liste de noms.
Le premier était celui de Ranata.
Le deuxième, celui de Daniel Mercer.
Le troisième était celui d’un homme que Fay n’avait pas vu depuis des années.
Son propre oncle.
Elle resta immobile.
Son oncle avait toujours été celui qui calmait les disputes familiales. Celui qui prétendait connaître les solutions à tous les problèmes. Celui qui avait conseillé à ses parents d’aider Ranata lorsqu’elle avait commencé à accumuler des difficultés financières.
Et surtout, celui qui avait insisté pour que Fay ne pose pas trop de questions.
En bas de la liste, son père avait ajouté une phrase :
« Aucun d’eux n’a agi seul. »
Fay sentit la pièce tourner autour d’elle.
Ce n’était donc peut-être pas l’histoire d’une sœur qui avait pris de mauvaises décisions.
C’était peut-être une affaire dans laquelle plusieurs membres de sa famille avaient joué un rôle.
Et son père, avant sa mort, avait tenté de rassembler les preuves.
Elle prit son téléphone et photographia les documents.
Puis elle referma soigneusement la boîte.
Elle venait enfin de trouver le dossier original.
Mais elle n’avait pas encore compris pourquoi son père avait attendu si longtemps pour le cacher.
Le retour de Ranata
Lorsque Fay rentra chez elle, une voiture était garée devant son portail.
Elle reconnut immédiatement celle de sa sœur.
Ranata se tenait sur le perron.
Elle avait les bras croisés et le visage fermé. Son regard se posa d’abord sur Fay, puis sur le sac qu’elle portait.
— Où étais-tu ? demanda-t-elle.
Fay s’arrêta à quelques mètres d’elle.
— Pourquoi veux-tu le savoir ?
— Parce que je t’ai appelée plusieurs fois.
— J’étais occupée.
Ranata jeta un coup d’œil au sac.
— Qu’est-ce que tu transportes ?
Fay sentit une colère froide monter en elle.
Pendant des années, elle avait répondu aux questions de sa sœur sans réfléchir. Elle lui avait expliqué où elle allait, ce qu’elle faisait et pourquoi elle prenait certaines décisions.
Ranata avait fini par considérer ce droit comme quelque chose qui lui appartenait.
Mais cette époque était terminée.
— Des documents qui me concernent, répondit Fay.
Le visage de Ranata changea légèrement.
— Quels documents ?
— Des documents que papa avait conservés.
Un silence brutal s’installa entre elles.
Ranata pâlit.
Ce fut presque imperceptible, mais Fay le remarqua.
Sa sœur savait de quoi elle parlait.
— Tu es allée dans l’ancienne maison ? demanda Ranata.
Fay ne répondit pas immédiatement.
Elle observa sa sœur, cherchant dans son visage une trace de regret, de peur ou même de soulagement.
Mais Ranata ne lui offrait que de l’inquiétude.
— Comment sais-tu où je suis allée ? demanda Fay.
Ranata ouvrit la bouche, puis la referma.
— Je… je me suis souvenue que tu voulais récupérer certaines affaires de papa.
— Tu savais qu’il avait laissé des documents là-bas ?
— Non.
La réponse fut trop rapide.
Fay sentit son cœur se serrer.
— Ranata, je vais te poser une question. Et je veux que tu me répondes honnêtement.
Sa sœur détourna les yeux.
— Quoi ?
— As-tu utilisé mon nom pour obtenir de l’argent ?
Ranata se figea.
Pendant une seconde, son visage sembla perdre toute expression.
Puis elle se mit à rire nerveusement.
— Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?
— As-tu utilisé mon nom ou ma signature dans une opération financière sans mon autorisation ?
— Bien sûr que non !
— Alors pourquoi des documents portant une signature qui ressemble à la mienne se trouvaient-ils dans une enveloppe cachée dans ton bureau ?
Le rire de Ranata disparut.
Elle regarda Fay comme si elle venait de comprendre que sa sœur possédait une information qu’elle n’aurait jamais dû découvrir.
— Willa est venue te voir, murmura-t-elle.
Ce n’était pas une question.
Fay ne répondit pas.
Ranata passa une main sur son visage.
— Elle n’aurait jamais dû faire ça.
— Tu lui en veux d’avoir trouvé une enveloppe qui porte mon nom ?
— Tu ne comprends pas !
— Alors explique-moi.
Ranata secoua la tête.
— Ce n’est pas aussi simple que tu le crois.
Fay sentit une douleur familière lui traverser la poitrine.
Combien de fois avait-elle entendu cette phrase ?
Chaque fois qu’elle posait une question, Ranata transformait la réponse en une histoire compliquée dans laquelle elle-même devenait la victime.
Cette fois, Fay ne se laisserait pas détourner.
— Très bien. Explique-moi pourquoi mon nom apparaît dans ces documents.
Ranata ouvrit la bouche.
Aucun mot ne sortit.
Fay fit un pas vers elle.
— Explique-moi pourquoi papa avait rassemblé des preuves concernant cette somme. Explique-moi pourquoi il avait écrit que tu lui avais menti. Et explique-moi pourquoi tu as parlé de Daniel au téléphone en disant que tout serait terminé s’il décidait de parler.
Ranata recula.
Son visage avait changé.
La peur avait remplacé la colère.
— Tu as parlé à Daniel ? demanda-t-elle.
— Pas encore.
Ranata ferma les yeux.
Et, pour la première fois depuis le début de cette affaire, Fay eut l’impression que sa sœur ne cherchait plus seulement à cacher quelque chose.
Elle semblait terrifiée par ce qui pourrait arriver si la vérité sortait enfin.
— Fay, écoute-moi, dit Ranata d’une voix plus basse. Tu dois me promettre une chose.
— Laquelle ?
— Tu ne dois pas contacter Daniel.
Fay la fixa.
— Pourquoi ?
Ranata regarda derrière elle, comme si elle craignait que quelqu’un puisse les entendre.
Puis elle murmura :
— Parce que Daniel n’est pas la personne qui a organisé tout ça.
Fay sentit son sang se glacer.
— Alors qui l’a fait ?
Ranata trembla.
Ses lèvres s’entrouvrirent, mais avant qu’elle puisse répondre, une voiture s’arrêta brusquement devant la maison.
Les deux sœurs se retournèrent.
Un homme en descendit.
Il avait les cheveux gris, portait un manteau sombre et tenait une enveloppe dans sa main droite.
Fay le reconnut immédiatement.
C’était son oncle.
L’homme qui avait toujours conseillé à leurs parents de faire confiance à Ranata.
L’homme dont le nom figurait dans la liste retrouvée dans le dossier de son père.
Il s’approcha du perron sans saluer Fay.
Son regard se posa sur le sac qu’elle tenait.
Puis il regarda Ranata.
— Tu m’avais promis que personne ne retrouverait ces documents, dit-il froidement.
Fay sentit son cœur s’arrêter presque.
Son oncle se tourna vers elle.
— Je vois que ton père n’a finalement pas réussi à garder son secret jusqu’à la tombe.
Il posa l’enveloppe sur la table du perron.
— Si tu veux connaître toute la vérité, Fay, il est temps que tu saches ce que ta sœur a fait… et surtout ce que tes parents ont accepté de faire pour la protéger.
Fay ne bougea pas.
Ranata se mit à pleurer silencieusement.
Puis son oncle prononça une dernière phrase, une phrase qui détruisit tout ce que Fay croyait savoir sur les dernières années de la vie de son père.
— L’argent n’a jamais été le véritable secret. Le véritable secret, c’est la raison pour laquelle ton père a accepté de laisser croire que tu étais responsable.
Fay regarda l’enveloppe.
Elle comprit alors que la fraude financière n’était peut-être que la première couche d’une histoire beaucoup plus ancienne.
Une histoire qui avait commencé avant même qu’elle découvre la somme de 1 286 400 dollars.
Une histoire dans laquelle son père avait joué un rôle qu’elle n’aurait jamais imaginé.
Et, tandis que son oncle ouvrait l’enveloppe, Fay entendit Ranata murmurer derrière elle :
— Non… s’il te plaît. Pas cette lettre.
Fin de la partie 4…