PARTIE 5 — L’HOMME QUE JE CROYAIS MORT
À 6 h 42, je quittai la maison.
Claire voulait venir.
Je refusai.
Pas parce que je ne lui faisais pas confiance.
Mais parce que le message avait été parfaitement clair.
« Venez seul. »
Et, pour la première fois de ma vie, je compris que certaines menaces ne concernaient pas seulement l’argent.
Elles concernaient la vie.
Je conduisis jusqu’à l’ancienne maison de mon enfance.
Chaque kilomètre faisait remonter un souvenir.
La petite boulangerie au coin de la rue.
Le vieux parc où ma mère m’emmenait.
L’école primaire.
Puis enfin…
La maison.
Je ralentis.
Elle était exactement comme dans mes souvenirs.
Ou presque.
Les volets avaient été repeints.
Le jardin était mieux entretenu.
Mais la maison était toujours là.
Je garai ma voiture à deux rues de distance.
Je continuai à pied.
Il était 6 h 58.
Je m’arrêtai devant la porte.
Je ne savais pas pourquoi, mais mes mains tremblaient.
Je levai la main.
Avant même que je frappe…
La porte s’ouvrit.
Un homme se tenait devant moi.
Il était vieux.
Ses cheveux étaient complètement blancs.
Il portait une veste sombre et s’appuyait légèrement sur une canne.
Mais ses yeux…
Ses yeux étaient exactement ceux dont je me souvenais.
Je ne l’avais pas vu depuis plus de trente ans.
Et pourtant, mon corps le reconnut avant mon esprit.
Je murmurai :
« Papa ? »
L’homme ferma les yeux.
Une larme coula sur sa joue.
« David. »
Je ne bougeai pas.
Il ouvrit les bras.
Mais je ne le pris pas dans les miens.
Je restai là.
À le regarder.
L’homme que je croyais mort.
L’homme dont j’avais passé toute ma vie à accepter l’absence.
L’homme qui venait maintenant de réapparaître devant moi.
« Pourquoi ? »
Ce fut le seul mot que je réussis à prononcer.
Il baissa les yeux.
« Entre. »
« Non. »
Il me regarda.
« David… »
« Pourquoi m’as-tu laissé croire que tu étais mort ? »
Il ferma les yeux.
« Parce que si tu avais su que j’étais vivant, ils t’auraient retrouvé. »
« Qui ? »
Il regarda derrière moi.
Puis il murmura :
« Le Gardien. »
Je sentis ma mâchoire se serrer.
« Arthur m’a dit qu’il me protégeait. »
Mon père hocha la tête.
« C’est vrai. »
« Alors pourquoi ne m’a-t-il jamais dit que tu étais vivant ? »
Il me fixa.
« Parce que je lui ai demandé de ne pas le faire. »
Je ris nerveusement.
« Vous m’avez tous menti. »
Il baissa la tête.
« Oui. »
Cette réponse me surprit.
Je m’attendais à une excuse.
À une justification.
Mais pas à cette simple admission.
« Pendant vingt ans, j’ai pensé qu’Arthur était un fardeau. »
Mon père resta silencieux.
« Je pensais qu’il profitait de ma famille. Je lui ai dit des choses horribles. »
Une larme coula sur ma joue.
« Et maintenant j’apprends qu’il a passé vingt ans à me protéger. »
Mon père murmura :
« Il t’aimait. »
Je secouai la tête.
« Il aurait dû me le dire. »
« Il ne pouvait pas. »
« Pourquoi ? »
Mon père me regarda.
« Parce que certaines personnes étaient encore capables de nous retrouver. »
Je regardai la maison.
« Qui ? »
Il s’assit lentement.
« Tu veux vraiment connaître toute la vérité ? »
« Oui. »
« Alors tu dois être prêt à détester certaines personnes. »
Je m’assis en face de lui.
« J’en ai assez des secrets. »
Il hocha la tête.
Puis il commença.
« Il y a trente-neuf ans, Arthur et moi travaillions pour la même entreprise. »
Je pensai immédiatement à la photographie.
« Une société financière appelée Vance & Pierce Holdings. »
Je fronçai les sourcils.
« Vance… comme Arthur ? »
« Oui. »
« Et Pierce… comme nous ? »
Il acquiesça.
« C’était une entreprise familiale. »
Je regardai mon père.
« Et le Gardien ? »
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il répondit :
« Le Gardien n’était pas une personne au départ. »
Je fronçai les sourcils.
« Quoi ? »
« C’était un système. »
Il se leva et alla chercher un dossier.
« Une organisation créée pour protéger les intérêts financiers de certaines familles. »
Il posa le dossier sur la table.
« Au début, cela devait empêcher les détournements, les fraudes et les manipulations. »
Il ouvrit le dossier.
« Mais les hommes qui ont pris le contrôle de cette organisation ont compris qu’ils pouvaient utiliser le système pour devenir beaucoup plus puissants. »
Je regardai les documents.
Des noms.
Des comptes.
Des sociétés.
Des transferts.
« Ils volaient de l’argent ? »
« Bien plus que ça. »
Mon père prit une profonde inspiration.
« Ils contrôlaient des héritages. Des propriétés. Des entreprises. Ils faisaient pression sur des familles entières. »
Je regardai les documents.
« Et tu les as découverts. »
« Oui. »
« Alors tu as voulu les dénoncer. »
Il hocha la tête.
« Arthur m’a aidé. »
Je compris.
La photographie.
Les dossiers.
Le registre bleu.
Tout commençait à prendre sens.
« Mais pourquoi ont-ils voulu me protéger ? »
Mon père me regarda.
« Parce que tu étais la dernière personne capable de leur faire perdre des milliards. »
Je ris.
« Moi ? Je suis mécanicien. »
« Aujourd’hui. »
Il sortit une vieille enveloppe.
« Mais tu es l’héritier légal d’une partie des actifs de Vance & Pierce. »
Je restai bouche bée.
« Quoi ? »
« Arthur a passé trente-neuf ans à protéger ces actifs. »
« Mais je ne savais même pas qu’ils existaient. »
« C’était précisément le but. »
Il sortit un document.
Mon nom figurait dessus.
DAVID JAMES PIERCE.
« Ton père et Arthur ont créé une structure juridique à ton nom avant ta naissance. »
Je regardai le document.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’ils savaient que leurs ennemis chercheraient un héritier. »
Je secouai la tête.
« Alors pourquoi m’avoir laissé vivre comme un homme ordinaire ? »
Mon père sourit tristement.
« Parce que c’était ta meilleure protection. »
Je pensai à mes vingt années de travail.
À mes vêtements couverts de graisse.
À mes mains abîmées.
À ma petite maison.
À mes enfants.
Tout ce temps…
J’avais vécu une vie ordinaire parce que deux hommes avaient voulu me protéger.
Je murmurai :
« Et Arthur ? »
Mon père baissa les yeux.
« Arthur était chargé de rester près de toi. »
Je sentis mes yeux se remplir de larmes.
« Alors quand Claire l’a fait venir chez nous… »
« Il savait déjà où tu vivais. »
Je restai silencieux.
« Il savait tout. »
« Oui. »
« Il savait que je le détestais. »
Mon père hocha la tête.
« Et il l’acceptait. »
Je fermai les yeux.
Je me revis sous la neige.
Arthur me tendant une serviette.
Sa voix calme.
« Une journée difficile, dehors ? »
Je me revis lui crier dessus.
« Tu n’as jamais été qu’un fardeau. »
Je plaçai mes mains sur mon visage.
« Je lui ai fait du mal. »
Mon père s’approcha.
« Il savait que tu finirais par comprendre. »
« Mais il est mort. »
« Il savait qu’il allait mourir. »
Je levai les yeux.
« Depuis combien de temps ? »
« Plusieurs mois. »
Je me rappelai les notes du registre.
Arthur savait.
Tout ce temps.
Mon père retourna s’asseoir.
« Il a préparé sa succession parce qu’il savait qu’après sa mort, le Gardien chercherait immédiatement ce qu’il avait caché. »
« Et ils l’ont trouvé. »
« Non. »
Il me fixa.
« Ils ont trouvé une partie. »
« Alors où est le reste ? »
Mon père sourit tristement.
« Avec toi. »
Je fronçai les sourcils.
« Je ne comprends pas. »
« Le vieux registre bleu. »
Je me figeai.
« Quoi ? »
« Arthur n’a jamais écrit seulement des notes. »
Mon père se pencha vers moi.
« Il a écrit des instructions. »
Je pensai au carnet.
À toutes ces pages.
Aux chiffres.
Aux annotations.
« Mais Sarah l’a. »
Mon père devint soudain très sérieux.
« C’est là que nous avons un problème. »
Je me redressai.
« Pourquoi ? »
« Parce que Sarah Sterling n’est pas seulement l’avocate d’Arthur. »
Je sentis mon cœur s’arrêter.
« Alors qui est-elle ? »
Mon père regarda vers la fenêtre.
« Elle travaillait pour le Gardien. »
Le silence tomba.
« Non. »
« Si. »
« Arthur lui faisait confiance. »
« Arthur faisait confiance à très peu de gens. »
« Alors pourquoi lui avoir confié son testament ? »
Mon père me regarda.
« Parce qu’elle devait être surveillée. »
Je ne compris pas.
« Par qui ? »
« Par Arthur. »
Je restai silencieux.
Puis mon père ajouta :
« Et maintenant qu’Arthur est mort… personne ne la surveille plus. »
Je me levai.
« Je dois rentrer. »
« David… »
« Claire est à la maison. »
Mon père attrapa mon bras.
« Écoute-moi. »
Je me tournai.
« Ne retourne pas chez toi par le même chemin. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’ils savent où tu es. »
Mon téléphone vibra.
Je le sortis.
Un nouveau message.
Une photo.
Ma maison.
Mais cette fois, la photo était prise depuis l’intérieur.
Je sentis mon sang se glacer.
Quelqu’un était dans ma maison.
Et je reconnus immédiatement la pièce.
La chambre d’Arthur.
Sous la photo, un message :
« Elle a déjà trouvé la boîte. »
Je regardai mon père.
« Qui ? »
Il ne répondit pas.
Je l’appelai.
« Claire ! »
Pas de réponse.
Encore.
Rien.
Je composai le numéro de la maison.
La sonnerie retentit.
Une fois.
Deux fois.
Puis quelqu’un décrocha.
Je respirai profondément.
« Claire ? »
Silence.
Puis une voix de femme.
« Bonjour, David. »
Je me figeai.
Ce n’était pas Claire.
C’était Sarah.
« Où est ma femme ? »
« Elle va bien. »
« Où est-elle ?! »
Sarah soupira.
« Vous auriez dû rester à la banque. »
Je serrai le téléphone.
« Si vous lui faites du mal… »
Elle m’interrompit.
« Je ne veux faire de mal à personne. Je veux simplement récupérer ce qu’Arthur m’a volé. »
« Quoi ? »
« Ce qui appartenait au Gardien. »
Je regardai mon père.
Il comprit immédiatement.
« Le registre », murmura-t-il.
Sarah continua :
« Vous avez jusqu’à midi. »
« Pour quoi ? »
« Pour me rapporter le registre bleu. »
Je me figeai.
« Je ne l’ai pas. »
Un silence.
Puis Sarah répondit :
« Alors vous feriez mieux de demander à votre père où il l’a caché. »
La ligne se coupa.
Je regardai mon père.
« Tu sais où il est ? »
Il resta silencieux.
« Papa ! »
Il ferma les yeux.
Puis il murmura :
« Oui. »
« Où ? »
Il me regarda.
« Arthur ne l’a jamais gardé chez lui. »
Je fronçai les sourcils.
« Alors où ? »
Mon père se leva.
Il se dirigea vers une vieille armoire.
Il en sortit une petite boîte.
À l’intérieur se trouvait une clé.
Mais cette clé n’était pas comme les autres.
Elle portait un numéro.
9.
Mon père me la tendit.
« Cette clé ouvre un endroit qu’Arthur et moi avons juré de ne jamais révéler. »
« Où ? »
Il me regarda.
« Sous l’ancienne chapelle. »
Je le fixai.
« La chapelle où maman a été enterrée ? »
Il hocha la tête.
« Oui. »
Je regardai la clé.
Puis mon téléphone.
Puis mon père.
Et soudain, une pensée me traversa l’esprit.
« Sarah ne sait pas que nous avons cette clé. »
Mon père acquiesça.
« Pas encore. »
Je serrai la clé dans ma main.
« Alors nous avons une chance. »
Mon père me regarda tristement.
« Non, David. »
« Quoi ? »
« Nous n’avons pas une chance. »
Il regarda la fenêtre.
Une voiture noire venait de ralentir devant la maison.
« Nous avons peut-être dix minutes. »
Je regardai la voiture.
Elle s’arrêta.
Deux hommes en descendirent.
Mon père se tourna vers moi.
« Maintenant, tu dois choisir. »
« Choisir quoi ? »
Il pointa la clé.
« Sauver Claire… »
Puis il regarda la voiture.
« …ou découvrir pourquoi Arthur est mort avec cette peur dans les yeux. »
Je serrai les poings.
Parce que, pour la première fois depuis vingt ans, je compris que les deux choses étaient peut-être liées.
Et si je faisais le mauvais choix…
Je risquais de perdre les deux…..