Peggy Anne Morrison avait passé quarante ans à aimer un homme qui ne lui avait jamais tout dit.
Mais, ce matin-là, alors qu’elle roulait vers une petite ville perdue du Massachusetts, elle commençait à se demander si le plus grand mensonge de Richard n’avait pas été celui qu’il avait raconté à tout le monde… ou celui qu’il lui avait fait croire pendant toute leur vie commune.
La route se rétrécissait à mesure qu’elle s’éloignait de Boston.
Les immeubles disparurent derrière elle. Les stations-service se firent rares. Les dernières maisons bordant la route laissèrent place à des bois épais, dont les branches nues s’entremêlaient au-dessus de l’asphalte comme les doigts d’une main géante.
Peggy avait glissé la clé rouillée dans la poche de son manteau.
La lettre de Richard reposait sur le siège passager.
Elle l’avait relue six fois depuis son départ.
Ils surveillaient tout, écoutaient tout, cherchant sans cesse à entraver chacune de mes initiatives.
Qui étaient « ils » ?
Ses enfants ?
Steven, qui avait toujours considéré le patrimoine familial comme une entreprise dont il était le directeur naturel ?
Catherine, qui savait transformer chaque sourire en une manière élégante de rabaisser les autres ?
Ou Michael, qui avait passé son adolescence à demander de l’argent à son père, puis son âge adulte à lui reprocher de ne pas lui en donner assez ?
Peggy serra le volant.
Elle avait essayé de leur offrir une place dans sa vie. Pendant des années, elle avait préparé leurs plats préférés, acheté leurs cadeaux d’anniversaire, organisé les fêtes de Noël et encaissé leurs remarques blessantes sans jamais répondre.
Elle s’était persuadée qu’avec le temps, ils finiraient par la considérer comme un membre de la famille.
Richard lui disait toujours la même chose.
« Laisse-leur du temps, Peggy. Ils ont perdu leur mère très jeunes. »
Alors elle avait attendu.
Elle avait attendu qu’ils cessent de l’appeler par son prénom avec cette froideur calculée.
Elle avait attendu qu’ils comprennent qu’elle n’avait jamais voulu remplacer leur mère.
Elle avait attendu qu’ils voient qu’elle aimait leur père sincèrement.
Et maintenant, après quarante années, elle se demandait si Richard lui-même avait compris le prix de cette patience.
Un panneau vert apparut au bord de la route.
MILBROOK — 5 MILES.
Peggy ralentit.
Elle ne connaissait pas cette ville. Pourtant, en apercevant le nom, elle ressentit une étrange impression de déjà-vu, comme si une partie de sa mémoire essayait de lui rappeler quelque chose qu’elle avait oublié depuis longtemps.
Elle poursuivit sa route jusqu’à une petite rue bordée de maisons anciennes.
Le GPS perdit le signal.
« Évidemment », murmura-t-elle.
Elle s’arrêta devant une épicerie et demanda son chemin à un homme âgé qui rangeait des cagettes devant la vitrine.
Lorsqu’elle prononça l’adresse, son expression changea.
« Oakwood Lane ? »
« Oui. Le numéro 47. »
L’homme cessa de déplacer les cagettes.
« Vous êtes de la famille Morrison ? »
Peggy sentit un frisson lui parcourir la nuque.
« Mon mari s’appelait Richard Morrison. »
L’homme la dévisagea quelques secondes, puis retira lentement ses lunettes.
« Alors, c’est enfin arrivé. »
Peggy eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds.
« Qu’est-ce qui est enfin arrivé ? »
Mais l’homme secoua la tête.
« Ce n’est pas à moi de vous le dire. Suivez la route jusqu’au vieux pont. Après, vous verrez une allée sur votre gauche. Ne vous inquiétez pas si vous pensez vous être trompée. La maison est cachée derrière les arbres. »
Il hésita avant d’ajouter :
« Et madame… si vous trouvez une enveloppe à votre nom, lisez-la avant de téléphoner à qui que ce soit. »
Peggy le fixa.
« Comment savez-vous que je vais trouver une enveloppe ? »
L’homme remit ses lunettes.
« Parce que Richard est venu me voir il y a quelques mois. Il m’a demandé de ne pas poser de questions. Il m’a simplement dit que, le jour où sa femme arriverait, je devrais lui donner le chemin et ne pas l’empêcher de repartir. »
« Il savait que je viendrais ? »
« Il en était convaincu. »
Peggy voulut lui poser cent questions supplémentaires.
Mais l’homme avait déjà repris ses cagettes.
Elle remonta dans sa voiture.
Cette fois, ses mains tremblaient.
Richard avait préparé quelque chose.
Quelque chose qui avait commencé des mois avant sa mort.
Et il avait pris des précautions pour que personne ne puisse l’en empêcher.
Quelques minutes plus tard, elle aperçut le vieux pont.
Elle tourna à gauche.
L’allée était presque entièrement dissimulée sous les branches. Des ronces s’accrochaient aux bas-côtés et les feuilles mortes formaient un tapis épais sur le chemin. Peggy craignit d’abîmer sa voiture, mais elle continua lentement jusqu’à ce que les arbres s’écartent.
Puis elle la vit.
La maison.
Elle ne ressemblait absolument pas à la ruine qu’elle avait imaginée.
C’était une vaste demeure en pierre claire, avec deux étages, des fenêtres hautes, un toit sombre et une véranda qui courait sur toute la façade. Des rosiers sauvages grimpaient le long des colonnes. Au fond du terrain, un vieux chêne dominait un jardin dont les allées semblaient avoir été dessinées avec soin.
La maison avait besoin d’entretien, certes.
Mais elle n’était ni abandonnée ni sans valeur.
Elle était magnifique.
Peggy coupa le moteur.
Pendant un long moment, elle resta assise, incapable de bouger.
« Pourquoi m’as-tu caché cela, Richard ? »
Le vent fit frémir les branches.
Aucune réponse.
Elle descendit, prit sa valise et marcha jusqu’à la porte principale.
La clé rouillée entra dans la serrure avec une facilité déconcertante.
Un clic retentit.
La porte s’ouvrit.
Peggy s’attendait à sentir l’odeur de poussière, de moisissure et de bois humide d’une maison restée fermée pendant des décennies.
À la place, elle découvrit une odeur légère de cire, de vieux livres et de lavande.
La lumière pénétrait par de hautes fenêtres.
Les meubles étaient recouverts de draps blancs, mais le parquet brillait. Un feu avait été préparé dans la cheminée. Dans un vase, des fleurs séchées reposaient sur une console.
Quelqu’un avait entretenu cette maison.
Quelqu’un l’avait préparée.
Pour elle.
Peggy posa sa valise.
« Il y a quelqu’un ? »
Sa voix résonna dans le hall.
Silence.
Elle avança dans le salon.
Puis elle s’immobilisa.
Les murs étaient couverts de photographies.
Des dizaines.
Non.
Des centaines.
Peggy sentit sa gorge se serrer.
Il y avait une photo d’elle à vingt-huit ans, le jour de son mariage avec Richard. Elle portait une robe ivoire simple, les cheveux relevés, et riait en regardant son nouveau mari.
Une autre la montrait dans un jardin, un panier de pommes au bras.
Une troisième avait été prise à une fête de Noël, alors qu’elle distribuait des cadeaux aux enfants de Richard.
Il y en avait une où elle lisait sur un banc.
Une autre où elle dormait sur le canapé, un livre ouvert sur la poitrine.
Certaines photographies étaient anciennes. D’autres dataient de quelques mois seulement.
Peggy s’approcha.
Sur l’une d’elles, elle était assise seule dans la cuisine de leur maison de Brookline, le visage enfoui dans ses mains.
Elle se souvenait de cette journée.
C’était le lendemain d’une dispute avec Catherine. Sa belle-fille lui avait reproché de vouloir contrôler la famille simplement parce qu’elle préparait les repas et s’occupait de la maison.
Richard était parti travailler tôt.
Peggy avait pleuré pendant vingt minutes avant de se laver le visage et de continuer sa journée.
Elle n’avait jamais su qu’il l’avait photographiée.
Un sentiment de malaise lui noua l’estomac.
Pourquoi avait-il conservé ces images ?
Était-ce de l’amour ?
De la culpabilité ?
Ou quelque chose de beaucoup plus troublant ?
Elle se retourna vers le reste de la pièce.
Sur le mur opposé, les photographies n’étaient plus disposées au hasard.
Elles formaient une chronologie.
Peggy jeune femme.
Peggy épouse.
Peggy entourée des enfants.
Peggy vieillissante.
Peggy seule.
Et, au centre du mur, une photographie qu’elle n’avait jamais vue.
Elle y apparaissait devant un bâtiment de briques rouges, vêtue d’un manteau bleu foncé, tenant la main d’une petite fille.
La fillette avait environ six ans.
Ses cheveux blonds étaient attachés par deux rubans blancs. Elle regardait l’objectif avec de grands yeux sérieux.
Peggy, elle, souriait.
Un sourire tendre, presque maternel.
Mais Peggy ne reconnaissait pas cette enfant.
Elle ne se souvenait pas de cette photographie.
Et surtout, elle n’avait jamais eu de fille.
Elle s’approcha jusqu’à distinguer les détails du cliché.
Au dos, une date avait été inscrite :
17 OCTOBRE 1989.
Sous la date, Richard avait ajouté six mots.
Le jour où tout a commencé.
Peggy sentit ses jambes faiblir.
L’année où elle avait commencé à travailler au cabinet Morrison, avant même d’épouser Richard.
Elle avait rencontré tant de clients, tant de familles, tant de personnes dont les histoires s’étaient croisées avec la sienne.
Mais cette enfant…
Qui était-elle ?
Et pourquoi Richard avait-il conservé une photographie d’elles deux dans une maison secrète ?
Peggy s’appuya contre la table la plus proche.
Son regard parcourut une nouvelle fois les murs.
Au milieu des centaines de souvenirs se trouvait une porte qu’elle n’avait pas remarquée en entrant.
Elle était presque dissimulée derrière un grand rideau de velours.
Une petite plaque de cuivre y était fixée.
ARCHIVES — ACCÈS PERSONNEL.
Peggy posa la main sur la poignée.
La porte était verrouillée.
Son cœur battait si fort qu’elle l’entendait dans ses oreilles.
Elle pensa à la clé en fer.
Elle la sortit de sa poche, la glissa dans la serrure et tourna doucement.
Le mécanisme céda.
À l’intérieur, elle découvrit une pièce étroite, éclairée par une lampe de bureau. Des classeurs occupaient les étagères. Des boîtes d’archives étaient empilées contre les murs. Au centre se trouvait un bureau en chêne massif.
Sur le bureau reposait une enveloppe blanche.
Son prénom était inscrit dessus.
POUR PEGGY — À LIRE AVANT TOUT LE RESTE.
Elle s’assit.
Ses doigts hésitèrent sur le rabat.
Puis elle ouvrit l’enveloppe.
La lettre ne comportait que quelques lignes.
« Peggy,
Si tu es arrivée jusqu’ici, c’est que j’ai échoué à te protéger de la seule chose que j’aurais dû empêcher dès le début.
Je sais que tu me détestes probablement en ce moment. Tu en as le droit.
Mais avant de juger mes dernières volontés, je te demande de découvrir ce qui s’est réellement passé le 17 octobre 1989.
Ne fais confiance ni à Steven, ni à Catherine, ni à Michael.
Et, surtout, ne révèle à personne que tu as trouvé cette maison.
Ils croient que j’ai emporté mon secret dans la tombe.
Ils se trompent.
Le dossier numéro 17 contient la première preuve.
Le dossier numéro 18 contient la raison pour laquelle je t’ai épousée.
Et le dossier numéro 19…
Le dossier numéro 19 pourrait détruire toute la famille Morrison.
Je suis désolé, mon amour.
Richard. »
Peggy relut la lettre.
Puis une deuxième fois.
Elle n’avait pas épousé Richard par intérêt. Elle avait vingt-huit ans, un travail modeste et une vie simple. Richard, lui, était déjà un avocat reconnu, un veuf avec trois enfants et une fortune considérable.
Lorsqu’il lui avait demandé sa main, elle avait cru que c’était parce qu’il l’aimait.
Il lui avait dit qu’elle était la première personne depuis la mort de sa première femme à lui donner envie de rentrer chez lui.
Elle avait gardé cette phrase dans son cœur pendant quarante ans.
Mais maintenant, une question terrible s’imposait à elle.
Pourquoi Richard l’avait-il réellement choisie ?
Elle ouvrit le premier tiroir du bureau.
Des dossiers étaient rangés par numéro.
Le numéro 17 se trouvait tout au fond.
Peggy le posa devant elle et l’ouvrit.
À l’intérieur, elle trouva un acte de naissance, un relevé bancaire, plusieurs lettres manuscrites et une copie d’un rapport de police vieux de trente-sept ans.
Le nom figurant sur l’acte de naissance lui coupa le souffle.
ELIZABETH ANNE CARTER.
La petite fille de la photographie.
Peggy parcourut les lignes.
Date de naissance : 4 février 1983.
Lieu de naissance : Boston, Massachusetts.
Nom de la mère : Margaret Anne Carter.
Nom du père : non renseigné.
Elle fronça les sourcils.
Margaret Carter.
Ce nom lui disait quelque chose.
Elle ferma les yeux, essayant de retrouver un souvenir.
Puis tout lui revint.
Margaret avait été une jeune femme qu’elle avait connue lorsqu’elle travaillait au cabinet Morrison. Elle était venue chercher de l’aide après un accident qui avait bouleversé sa vie. Elle n’avait presque pas d’argent, élevait seule sa fille et craignait de perdre son logement.
Peggy avait passé plusieurs soirées à l’aider à remplir des documents et à trouver les coordonnées d’associations locales.
Richard avait pris le dossier en charge.
Mais, quelques semaines plus tard, Margaret avait disparu.
Peggy avait appris qu’elle avait quitté la région avec son enfant.
Richard lui avait expliqué qu’elle avait trouvé une nouvelle vie ailleurs.
Peggy n’avait plus posé de questions.
Elle n’avait jamais imaginé que cette histoire avait continué dans l’ombre pendant des décennies.
Elle retourna à la photographie.
La petite fille lui tenait la main.
Pourquoi ?
Elle ouvrit le relevé bancaire.
Un compte avait été créé au nom d’Elizabeth Anne Carter en octobre 1989. Il avait reçu des dépôts réguliers pendant plusieurs années, puis des versements beaucoup plus importants à partir de 2004.
Le compte n’avait jamais été fermé.
Et une note, écrite de la main de Richard, figurait dans la marge :
Fonds de protection. Ne jamais transférer sans autorisation de Peggy.
Peggy resta figée.
Pourquoi son nom apparaissait-il sur un compte destiné à une enfant qu’elle connaissait à peine ?
Elle prit le rapport de police.
La première page mentionnait un incident survenu le 17 octobre 1989 dans un immeuble du centre de Boston.
La deuxième page était presque entièrement noire, certaines lignes ayant été masquées.
La troisième contenait une phrase soulignée au stylo rouge :
« L’enfant a été retrouvée saine et sauve. La mère demeure introuvable. »
Peggy sentit le sang quitter son visage.
La mère demeure introuvable.
Elle tourna la page.
Un nom avait été ajouté à la main au bas du document.
Un nom qu’elle n’avait pas vu depuis quarante ans.
STEVEN MORRISON.
Non pas son mari.
Son beau-fils.
Peggy recula si brusquement que sa chaise heurta le mur.
Steven avait alors environ dix-sept ans.
Un adolescent.
Un garçon qu’elle avait aidé à faire ses devoirs, dont elle avait préparé les repas et qu’elle avait accompagné à plusieurs rendez-vous lorsque Richard était trop occupé.
Steven.
Le même homme qui, quelques heures plus tôt, lui avait annoncé qu’elle devait quitter sa maison dans les trente jours.
Elle fixa le document jusqu’à ce que les lettres se brouillent.
Non.
Il devait y avoir une explication.
Une erreur de nom, peut-être.
Une coïncidence.
Elle chercha la suite du rapport, mais les pages suivantes manquaient.
À leur place se trouvait une petite feuille pliée en quatre.
Peggy la déplia.
Une phrase y était inscrite.
Si Steven apprend que tu as trouvé le dossier 17, quitte immédiatement la maison.
Un bruit retentit au rez-de-chaussée.
Un craquement.
Comme celui d’une marche sous le poids d’une personne.
Peggy se figea.
Elle n’était pas seule.
Elle en était certaine.
Elle se leva lentement et éteignit la lampe.
Dans le silence, elle entendit des pas.
Lents.
Prudents.
Quelqu’un traversait le hall.
Peggy referma le dossier, le serra contre sa poitrine et recula vers la porte des archives.
Puis une voix masculine s’éleva dans le salon.
« Peggy ? »
Son cœur sembla s’arrêter.
Elle connaissait cette voix.
Elle l’avait entendue des milliers de fois lors des réunions familiales, des anniversaires et des dîners de Noël.
C’était Steven.
Son beau-fils venait de parcourir plusieurs kilomètres pour la retrouver dans une maison dont il était censé ignorer l’existence.
« Peggy, je sais que tu es là », reprit-il.
Elle porta une main à sa bouche pour étouffer sa respiration.
« Je veux simplement parler. »
Des pas se rapprochèrent.
« Papa t’a laissé quelque chose qui ne t’appartient pas. »
Peggy sentit une colère froide remplacer progressivement sa peur.
Quelque chose qui ne lui appartenait pas ?
La maison lui avait été léguée légalement.
Les documents portaient son nom.
Et Richard lui avait expressément demandé de découvrir la vérité.
Steven s’arrêta devant la porte des archives.
La poignée bougea.
Une fois.
Deux fois.
Puis il frappa doucement.
« Peggy, ouvre la porte. Je sais ce que tu as trouvé. »
Elle ne répondit pas.
« Tu ne comprends pas ce que tu as entre les mains. »
Il marqua une pause.
Lorsqu’il reprit la parole, sa voix avait changé.
Elle était plus basse, plus dure.
« Si tu ouvres ce dossier, tu détruiras des gens qui n’ont rien demandé. Tu détruiras cette famille. »
Peggy regarda le rapport de police.
Le nom de Steven semblait brûler sur le papier.
« Quelle famille ? » demanda-t-elle enfin.
Le silence derrière la porte fut immédiat.
« Quoi ? »
Peggy s’approcha de quelques pas.
« Quelle famille, Steven ? Celle qui m’a laissée quarante ans auprès de votre père avant de me jeter dehors ? Celle qui a attendu que je sois seule pour m’annoncer que je ne valais presque rien ? Ou celle qui a fait disparaître une mère en 1989 ? »
Il ne répondit pas.
Et ce silence lui apprit davantage que n’importe quelle confession.
« Ouvre cette porte », ordonna-t-il.
« Non. »
Elle n’avait jamais dit ce mot de cette manière devant lui.
Jamais.
Pendant quarante ans, elle avait évité les confrontations. Elle avait arrondi les angles, pardonné les insultes et protégé Richard de chaque dispute.
Mais cette fois, elle ne pouvait plus revenir en arrière.
« Tu n’as aucune idée de ce que tu fais », murmura Steven.
« Alors explique-moi. »
Il inspira brusquement.
« La femme que tu as vue sur cette photographie n’était pas celle que tu crois. »
Peggy regarda l’image qu’elle avait glissée dans sa poche.
« Qui était-elle ? »
Steven se tut.
Puis il prononça une phrase qui fit vaciller tout ce que Peggy croyait savoir.
« Elizabeth Carter n’était pas seulement une enfant que ton mari essayait d’aider. »
Il s’approcha encore de la porte.
« Elle était la raison pour laquelle mon père a passé les trente dernières années à vivre dans la peur. »
Peggy sentit sa gorge se serrer.
« Pourquoi ? »
La poignée s’immobilisa.
Steven parla si doucement qu’elle dut retenir son souffle pour entendre ses mots.
« Parce que, si Elizabeth est encore vivante, elle a le droit de réclamer quelque chose que nous avons tous passé notre vie à essayer de lui cacher. »
« Quoi ? »
Un long silence suivit.
Puis Steven répondit :
« La vérité sur la mort de sa mère. »
Peggy ferma les yeux.
Margaret Carter n’avait pas simplement disparu.
Quelqu’un avait peut-être menti sur ce qui lui était arrivé.
Et Steven semblait le savoir.
Mais avant qu’elle puisse poser une autre question, son téléphone vibra dans sa poche.
Un message venait d’arriver d’un numéro inconnu.
Elle l’ouvrit.
Une seule photographie apparut à l’écran.
C’était une image récente d’une femme d’une cinquantaine d’années, debout devant une tombe.
Au-dessus de la pierre tombale, on pouvait lire :
MARGARET ANNE CARTER — 1959–1989.
La femme sur la photographie avait les mêmes yeux que la petite fille du dossier.
Sous l’image, un message était apparu.
Madame Morrison, je m’appelle Elizabeth Carter. Je sais que vous êtes dans la maison de mon père. Ne laissez pas Steven repartir avec le dossier.
Peggy sentit ses doigts se glacer.
Mon père.
Elizabeth venait d’appeler Richard son père.
Mais comment était-ce possible ?
Richard n’avait jamais reconnu une quatrième enfant.
Il ne lui avait jamais parlé d’une fille cachée.
Et pourtant, il avait conservé des centaines de photographies de Peggy, des documents concernant Elizabeth et des preuves d’une affaire que Steven semblait prêt à tout pour étouffer.
Un deuxième message arriva.
Il ne vous a pas tout dit sur votre mariage. Et il ne vous a pas laissé cette maison uniquement pour vous protéger.
Peggy leva lentement les yeux vers la porte.
De l’autre côté, Steven ne bougeait plus.
Comme s’il avait compris qu’elle venait de recevoir une information qu’il aurait préféré voir disparaître.
Puis Elizabeth envoya un dernier message.
Regardez sous le tiroir du bas. Il y a une seconde enveloppe. Lisez-la avant qu’il vous prenne le dossier 19.
Peggy se retourna vers le bureau.
Le dossier numéro 19.
Celui dont Richard avait écrit qu’il pouvait détruire toute la famille Morrison.
Elle se précipita vers le bureau, tira le tiroir inférieur et passa les doigts sous le bois.
Elle sentit un petit rebord.
Elle tira.
Un panneau dissimulé se détacha.
Derrière se trouvait une enveloppe scellée, jaunie par le temps.
Sur le devant, Richard avait écrit :
À PEGGY — SI ELIZABETH TE RETROUVE, C’EST QUE JE N’AI PLUS LE TEMPS DE TE DIRE LA VÉRITÉ MOI-MÊME.
Peggy brisa le sceau.
À l’intérieur se trouvait une photographie de mariage.
Mais ce n’était pas celle qu’elle connaissait.
C’était une photographie prise quelques jours avant son propre mariage avec Richard.
Sur l’image, Richard se tenait devant un juge.
À côté de lui se trouvait une jeune femme qu’elle n’avait jamais vue.
Au dos, une date.
12 OCTOBRE 1989.
Cinq jours avant la disparition de Margaret Carter.
Et, sous cette date, une phrase qui fit trembler les mains de Peggy :
Le mariage qui a changé nos vies n’est pas celui que tu crois.
Derrière la porte, Steven frappa une nouvelle fois.
Cette fois, il ne chercha plus à dissimuler sa colère.
« Peggy ! Écoute-moi bien. Si tu lis cette lettre, tu ne pourras plus jamais revenir à la vie que tu connaissais. »
Peggy fixa la photographie.
Puis elle regarda la clé rouillée, le dossier 17 et l’enveloppe ouverte.
Elle avait passé quarante ans à croire que son histoire avec Richard avait commencé le jour où il lui avait demandé de devenir sa femme.
Mais la date inscrite sur cette photographie prouvait que, cinq jours avant la disparition d’une mère et trente-sept ans avant la lecture de son testament, Richard avait déjà pris une décision capable de bouleverser plusieurs vies.
Et si Elizabeth disait vrai, si Steven avait réellement quelque chose à cacher, alors la maison d’Oakwood Lane n’était pas un cadeau laissé à une épouse abandonnée.
C’était le dernier refuge d’un secret.
Un secret qui avait attendu quarante ans pour retrouver Peggy.
Elle déplia la lettre.
La première ligne disait :
« Peggy, si tu lis ceci, tu dois comprendre une chose : je ne t’ai pas épousée par hasard. »
Elle retint son souffle et continua.
« Et la raison pour laquelle je t’ai choisie est liée à ce qui est arrivé à Margaret Carter. Mais avant que tu me condamnes, tu dois savoir qui, parmi les personnes que tu as aimées, a menti le premier. »
Au même instant, la poignée de la porte tourna violemment.
Steven avait cessé de frapper.
Il essayait maintenant de forcer la serrure.
Peggy serra la lettre contre elle et chercha une autre sortie.
Puis elle aperçut, derrière les classeurs, une petite porte donnant sur un escalier étroit.
Sur le mur, une dernière note de Richard était fixée par une épingle.
SI TU VEUX SAVOIR QUI A TUÉ MARGARET, DESCENDS À LA CAVE. MAIS N’Y VA PAS SEULE.
Peggy resta immobile.
Au-dessous de la note, une seconde phrase avait été ajoutée d’une écriture différente.
Une écriture féminine.
Elle la reconnut immédiatement, bien qu’elle ne l’eût pas vue depuis des décennies.
C’était l’écriture figurant sur une carte que Richard lui avait montrée le jour de leur premier anniversaire de mariage.
La signature de sa première épouse.
« Richard n’a jamais été le seul à connaître la vérité. Demande à Catherine ce qu’elle a vu cette nuit-là. »
Peggy sentit son sang se glacer.
Catherine.
La femme qui, quelques heures plus tôt, avait souri en lui annonçant qu’elle avait au moins encore un toit au-dessus de la tête.
La femme qui avait déjà prévu de vendre le manoir.
La femme qui semblait si certaine que Peggy n’avait aucune importance.
Que pouvait-elle avoir vu, à l’âge où Peggy commençait à peine à connaître la famille Morrison ?
Et pourquoi la première épouse de Richard avait-elle laissé un message dans une maison que Peggy n’était censée découvrir qu’après la mort de son mari ?
Un fracas retentit derrière elle.
La serrure venait de céder.
Peggy glissa la lettre dans son manteau, attrapa le dossier 17 et se précipita vers l’escalier.
Mais, avant de descendre, elle entendit Steven prononcer six mots qui la firent s’arrêter net.
« Catherine sait que tu es ici. »
Puis il ajouta :
« Et elle arrive avec la police. »
Peggy regarda l’obscurité de l’escalier.
Au fond de la cave, quelque chose brillait faiblement, comme la lumière d’un téléphone laissé allumé.
Elle entendit alors une voix de femme.
« Peggy ? »
Ce n’était pas Catherine.
La voix venait d’en bas.
« Peggy, si vous m’entendez, descendez vite. Il ne vous reste que quelques minutes. »
Peggy serra le dossier contre sa poitrine.
La femme reprit, d’une voix tremblante :
« Je suis Elizabeth. Et si vous voulez connaître la vérité sur Richard, sur votre mariage et sur ce qui est arrivé à ma mère, vous devez voir ce qu’il a caché sous cette maison. »
Peggy posa un pied sur la première marche.
Puis la deuxième.
Et, tandis que Steven pénétrait enfin dans la pièce derrière elle, elle découvrit sur le mur de l’escalier une photographie qu’elle n’avait pas remarquée auparavant.
C’était une photographie de Richard, de Steven et de Catherine, prise en 1989.
Mais une quatrième personne avait été découpée de l’image.
Quelqu’un avait soigneusement arraché le visage d’un homme.
Au-dessous de la photographie, Richard avait écrit :
« Celui qui manque sur cette image est toujours vivant. Et il est le seul à pouvoir prouver que Margaret n’est pas morte comme tout le monde le prétend. »
Peggy s’arrêta au milieu de l’escalier.
Si Margaret n’était pas morte comme on le lui avait fait croire…
Alors qui reposait dans cette tombe ?
Et si l’homme effacé de la photographie était encore vivant, pourquoi Richard avait-il attendu quarante ans pour révéler son existence ?
Dans l’obscurité de la cave, Elizabeth l’appela une dernière fois.
« Peggy, dépêchez-vous. Il sait que vous avez trouvé la photographie. »
Derrière elle, Steven cria :
« NE DESCENDS PAS ! »
Mais, pour la première fois de sa vie, Peggy ne lui obéit pas.
Elle descendit la dernière marche.
Et la lumière de la cave révéla une porte métallique, un coffre ouvert et, posé au milieu du sol, un dossier portant son propre nom.
PEGGY ANNE MORRISON — VÉRITÉ SUR LE 12 OCTOBRE 1989.
À côté du dossier reposait une alliance.
Une alliance identique à celle que Richard lui avait passée au doigt quarante ans plus tôt.
Sauf que celle-ci portait une inscription intérieure qu’elle n’avait jamais vue :
« À ma première et véritable épouse. Pour toujours. »
Peggy cessa de respirer.
Elle leva les yeux vers Elizabeth.
La femme avait les larmes aux yeux.
« Je suis désolée », murmura-t-elle. « Votre mari vous a caché quelque chose d’encore plus terrible que vous ne l’imaginez. »
Peggy regarda l’alliance.
Puis le dossier.
Puis Elizabeth.
« Dites-moi la vérité. »
Elizabeth prit une profonde inspiration.
« Richard était déjà marié lorsqu’il vous a demandé de l’épouser. »
Le monde sembla s’effondrer autour de Peggy.
Mais Elizabeth n’avait pas terminé.
« Et ce n’est pas tout. Le mariage qu’il avait contracté cinq jours avant la disparition de ma mère n’était pas avec elle. »
Elle posa une main sur le dossier.
« C’était avec la femme qui a prétendu être morte en 1989… et qui, depuis trente-sept ans, vit sous une autre identité. »
Peggy sentit ses genoux céder.
Car, au-dessus d’elles, la porte de la cave venait de se refermer.
Et une voix qu’elle aurait reconnue entre mille prononça alors son prénom.
Une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis quarante ans.
Une voix qu’elle croyait appartenir à une morte.
« Peggy, ma chérie… il est temps que tu saches pourquoi Richard t’a vraiment choisie. »