PARTIE 3
La poignée a tourné lentement.
Personne dans la pièce ne bougeait.
Victor fixait la porte comme s’il espérait pouvoir empêcher ce qui allait se produire simplement en la regardant.
Julian, lui, semblait parfaitement calme.
Moi, je n’arrivais plus à détacher mes yeux de la poignée.
Puis la porte s’est ouverte.
Deux hommes sont entrés.
Le premier portait un costume gris et tenait une mallette noire. Le second était plus jeune, vêtu d’une veste sombre, avec un badge accroché à sa ceinture.
Le premier a regardé Victor.
« Monsieur Vance. »
Victor a pâli.
« Qui êtes-vous ? »
L’homme a sorti une carte professionnelle.
« Daniel Mercer. Audit indépendant. »
Puis il a désigné son collègue.
« Voici Aaron Cole. Il travaille avec notre équipe de conformité. »
Julian s’est levé.
« Merci d’être venus. »
Daniel a hoché la tête.
« Nous avons reçu les documents. »
Victor a essayé de reprendre le contrôle de la conversation.
« Je pense qu’il y a un malentendu. Cette entreprise n’a aucune raison de faire l’objet d’un audit surprise. »
Daniel a ouvert sa mallette.
« Ce n’est pas une inspection générale d’Apex Freight Lines. »
Il a sorti une enveloppe.
« C’est une vérification ciblée concernant plusieurs cargaisons expédiées au cours des six derniers mois. »
Victor a regardé l’enveloppe.
« Sur quelle base ? »
Daniel a répondu :
« Des incohérences dans les registres de scellés, les horaires de livraison et les journaux de dispatching. »
Mon cœur s’est mis à battre plus vite.
C’étaient exactement les choses dont Julian venait de parler.
Daniel a alors regardé dans ma direction.
« Marcus Thorne ? »
J’ai hoché la tête.
« Oui. »
« Nous avons quelques questions à vous poser. »
Victor a immédiatement levé la main.
« Il est chauffeur. Il n’a rien à voir avec les opérations administratives. »
Daniel l’a regardé calmement.
« C’est justement pour cette raison que nous voulons lui parler. »
Victor n’a rien répondu.
Aaron s’est approché de moi.
« Monsieur Thorne, vous souvenez-vous de la nuit du 14 octobre ? »
« Très bien. »
« Votre cargaison devait arriver à 7 heures ? »
« Oui. »
« Et vous êtes arrivé à 8 h 26 ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
J’ai raconté exactement ce qui s’était passé.
La famille.
Le SUV.
La pluie.
La police.
La dépanneuse.
Mon appel au dispatch.
Le message de Victor.
Je n’ai rien omis.
Daniel prenait des notes.
Quand j’ai terminé, il a demandé :
« À quelle heure avez-vous quitté le dépôt ? »
Je lui ai donné l’heure.
« Et quand avez-vous constaté pour la première fois que vous étiez en retard ? »
« Après avoir attendu les secours. »
Il a hoché la tête.
« Avez-vous quitté votre camion pendant votre arrêt ? »
« Non. »
Victor a soudain pris la parole.
« Il est descendu pour aider la famille. »
Daniel s’est tourné vers lui.
« Combien de temps ? »
Victor a hésité.
« Je ne sais pas exactement. »
« Vous avez pourtant indiqué dans son rapport disciplinaire qu’il avait abandonné son véhicule pendant plus d’une heure. »
Victor ne répondit pas.
Daniel a ouvert un dossier.
« Le rapport précise également que le chauffeur a laissé sa cargaison sans surveillance. »
Je me suis redressé.
« C’est faux. »
Victor m’a regardé.
« Marcus… »
« Je n’ai jamais laissé mon camion sans surveillance. »
Daniel a levé les yeux.
« C’est ce que nous pensions. »
Il a sorti une feuille.
« Nous avons vérifié les données GPS du camion. »
Il a fait glisser le document vers moi.
« Votre véhicule est resté exactement au même endroit pendant toute la durée de votre arrêt. »
Je l’ai regardé.
« Alors pourquoi mon rapport dit le contraire ? »
Daniel n’a pas répondu.
Julian l’a fait.
« Parce que quelqu’un voulait que l’on croie que Marcus avait quitté son camion. »
Victor s’est levé brusquement.
« C’est ridicule. »
Aaron a enfin parlé.
« Alors pourquoi les données du GPS contredisent-elles votre rapport ? »
Victor est resté silencieux.
Personne ne parlait.
Daniel a poursuivi.
« Il y a autre chose. »
Il a sorti une deuxième feuille.
« Le journal électronique de la remorque montre une interruption du signal de verrouillage à 3 h 14. »
J’ai senti mon cœur se serrer.
« Mais je vous ai dit que je n’avais jamais ouvert la remorque. »
« Nous le savons. »
« Alors comment… »
« C’est ce que nous cherchons à comprendre. »
Victor s’est approché du bureau.
« Les systèmes électroniques peuvent mal fonctionner pendant un orage. »
Daniel a regardé Aaron.
Aaron a sorti une tablette.
« Nous avons vérifié ça aussi. »
Il a posé la tablette devant Victor.
« Le système de verrouillage de cette remorque n’a enregistré aucune anomalie avant ou après cette nuit. »
Victor n’a pas répondu.
Aaron a continué :
« L’interruption de 3 h 14 n’est pas un dysfonctionnement. »
Julian a croisé les bras.
« Alors qu’est-ce que c’est ? »
Aaron a regardé Victor.
« Une commande manuelle. »
Le silence est devenu lourd.
Je me suis tourné vers Victor.
« Vous avez ouvert ma remorque ? »
Victor a secoué la tête.
« Bien sûr que non. »
Daniel a repris :
« Nous avons vérifié qui avait accès au système. »
Il a sorti une liste.
« Quatre personnes avaient les autorisations nécessaires. »
Victor.
Deux responsables du dépôt.
Et moi.
Je me suis immédiatement tourné vers Daniel.
« Moi ? »
« Oui. »
« Mais je n’ai jamais utilisé ce système. »
« Nous le savons. »
« Alors comment savez-vous que ce n’est pas moi ? »
Daniel a posé une autre feuille devant moi.
« Parce que votre identifiant n’a pas été utilisé. »
Je n’ai rien compris.
« Alors quel identifiant a été utilisé ? »
Daniel a regardé Victor.
« Celui du superviseur de nuit. »
Victor a pâli.
« Mon superviseur n’était pas là. »
« Nous le savons. »
« Alors comment son compte… »
Daniel l’a interrompu.
« C’est la question à laquelle nous espérions que vous pourriez répondre. »
Victor s’est assis lentement.
Pour la première fois, il semblait complètement dépassé.
Julian s’est approché de moi.
« Marcus, avez-vous remarqué quelque chose d’étrange cette nuit-là ? »
J’ai réfléchi.
La pluie.
Les voitures.
La famille.
La police.
Mon camion.
Puis quelque chose m’est revenu.
« Oui. »
Tout le monde m’a regardé.
« Quoi ? » demanda Daniel.
« Une camionnette blanche. »
Victor a relevé brusquement la tête.
Je l’ai remarqué.
« Pourquoi vous réagissez comme ça ? »
« Je ne réagis pas. »
« Si. »
Julian s’est tourné vers Daniel.
« Laissez-le parler. »
J’ai continué.
« Quand je suis retourné dans ma cabine après avoir appelé la police, j’ai vu une camionnette blanche passer derrière mon camion. »
Daniel a demandé :
« Quel type de camionnette ? »
« Une grande fourgonnette de service. Blanche. Sans logo évident. »
« Avez-vous vu la plaque ? »
« Non. Il pleuvait trop fort. »
« À quelle heure ? »
J’ai fermé les yeux pour me souvenir.
« Vers trois heures. Peut-être un peu après. »
Aaron a immédiatement regardé Daniel.
Daniel a posé son stylo.
« C’est intéressant. »
Victor s’est levé.
« Ça ne prouve absolument rien. Des centaines de véhicules circulaient sur cette autoroute. »
Julian l’a regardé.
« Mais combien d’entre eux se trouvaient près du camion de Marcus quelques minutes avant l’ouverture électronique de la remorque ? »
Victor ne répondit pas.
Aaron a fait défiler quelque chose sur sa tablette.
« Nous avons une caméra de circulation à proximité. »
Je me suis tourné vers lui.
« Vous avez une image de la camionnette ? »
« Peut-être. »
Il a agrandi une séquence.
La vidéo était sombre et granuleuse.
La pluie rendait l’image presque illisible.
Mais on distinguait l’autoroute.
Des phares.
Puis une camionnette blanche.
Elle passait lentement.
Aaron a arrêté la vidéo.
« Regardez ici. »
Il a zoomé.
Sur le côté de la camionnette, quelque chose était visible.
Un petit symbole.
Un logo.
Je me suis penché.
Je ne le reconnaissais pas.
Mais Julian, lui, l’a immédiatement reconnu.
Son visage s’est fermé.
« Ce n’est pas possible. »
Daniel a demandé :
« Vous connaissez ce logo ? »
Julian a répondu après quelques secondes :
« Oui. »
Il a regardé Victor.
« C’est celui d’un de nos sous-traitants. »
Victor a brusquement changé de couleur.
« Quel sous-traitant ? »
Julian n’a pas répondu.
Il regardait toujours l’écran.
Puis il a murmuré :
« Northstar Security. »
J’ai regardé Julian.
« Pourquoi une entreprise de sécurité aurait-elle été là ? »
Personne n’a répondu.
Aaron a continué à examiner les images.
« Nous allons devoir récupérer la séquence complète. »
Daniel a refermé son dossier.
« Et nous allons devoir examiner les registres de Northstar Security. »
Victor s’est levé.
« Attendez. Vous ne pouvez pas simplement accuser une entreprise sans preuve. »
Daniel a souri légèrement.
« Nous ne les accusons pas. Nous vérifions. »
Julian a regardé Victor.
« C’est exactement ce que j’aurais aimé que vous fassiez lorsque je vous ai signalé les premières irrégularités. »
Victor a serré les poings.
« Je n’ai jamais ignoré vos préoccupations. »
« Vraiment ? »
Julian a sorti son téléphone.
« Alors expliquez-moi pourquoi trois de mes rapports de sécurité ont disparu de votre système. »
Victor est resté immobile.
Je regardais les deux hommes.
Je réalisais que l’affaire était beaucoup plus grande que je ne l’avais imaginé.
Mais il restait une question.
Pourquoi ma remorque ?
Pourquoi cette cargaison ?
Et pourquoi quelqu’un aurait-il choisi précisément la nuit où j’étais retardé par cette famille ?
Daniel a alors posé une question qui m’a glacé.
« Marcus, quand vous avez repris la route après l’arrivée de la police, avez-vous vérifié le scellé de votre remorque ? »
J’ai réfléchi.
« Oui. »
« Vous en souvenez-vous précisément ? »
« Oui. »
« Quel numéro avez-vous vu ? »
J’ai donné le numéro.
Daniel a regardé son dossier.
Puis il a levé les yeux.
« Vous êtes certain ? »
« Absolument. »
Il m’a montré une photo.
Le scellé sur la photo portait un numéro différent.
Je me suis rapproché.
« Ce n’est pas celui que j’ai vu. »
Julian a fermé les yeux quelques secondes.
« Alors nous avons notre premier vrai problème. »
Victor a murmuré :
« Ce n’est pas possible. »
Daniel s’est tourné vers lui.
« Pourquoi dites-vous cela ? »
Victor n’a pas répondu.
Daniel a répété :
« Pourquoi dites-vous que ce n’est pas possible ? »
Victor s’est retrouvé coincé.
Il a finalement dit :
« Parce que le scellé ne pouvait pas être changé sans que le chauffeur le sache. »
Je l’ai regardé.
« Exactement. »
Daniel a lentement hoché la tête.
« Sauf si quelqu’un avait accès à la remorque avant le départ. »
Julian a ajouté :
« Ou pendant l’arrêt. »
Je me suis souvenu de la camionnette blanche.
Puis d’une autre chose.
Une chose que j’avais complètement oubliée.
Quand je suis revenu vers ma cabine après avoir parlé à la famille, j’avais remarqué quelque chose sur le sol mouillé.
Des traces de chaussures.
Pas les miennes.
Elles étaient juste derrière ma remorque.
Je pensais alors qu’elles appartenaient à quelqu’un qui avait marché sur la bande d’arrêt.
Mais maintenant…
Je me suis tourné vers Daniel.
« Il y avait des empreintes. »
Tout le monde s’est figé.
« Où ? »
« Derrière ma remorque. »
« Vous les avez photographiées ? »
« Non. »
« Vous vous souvenez de leur taille ? »
« Des bottes. Peut-être du 44 ou du 45. »
Victor a soudain dit :
« Marcus, ça suffit. »
Je l’ai regardé.
« Pourquoi ? »
« Parce que tu ne sais pas ce que tu as vu. »
Daniel s’est tourné vers lui.
« Il vient précisément de vous dire ce qu’il a vu. »
Victor a secoué la tête.
« Vous transformez une tempête en histoire de conspiration. »
Julian a souri froidement.
« Non, Victor. »
Il a repris son téléphone.
« Ce sont vos propres dossiers qui racontent l’histoire. »
Puis il a fait glisser son doigt sur l’écran.
« Et il y a encore quelque chose que Marcus ne sait pas. »
J’ai attendu.
Julian m’a regardé.
« Le camion qui suivait votre remorque cette nuit-là… »
Il s’est arrêté.
« Il n’appartenait pas à Apex. »
« Alors à qui ? »
Julian a répondu :
« Northstar Security. »
Le silence est revenu.
Mais cette fois, je savais que ce n’était pas une coïncidence.
Quelqu’un avait suivi mon camion.
Quelqu’un avait accès aux systèmes de l’entreprise.
Quelqu’un avait ouvert ou manipulé ma remorque.
Et quelqu’un avait tout fait pour que le retard de livraison me soit reproché.
Puis Daniel a reçu un appel.
Il a décroché.
« Daniel Mercer. »
Il a écouté quelques secondes.
Son expression a changé.
« Vous êtes certain ? »
Il a encore écouté.
Puis il a regardé Julian.
« Nous venons de recevoir les images de la caméra de l’entrepôt. »
Julian s’est redressé.
« Et ? »
Daniel a regardé vers moi.
« Elles montrent quelqu’un qui ouvre la remorque après son arrivée. »
Mon cœur s’est arrêté.
« Qui ? »
Daniel n’a pas répondu immédiatement.
Il a tourné la tablette vers nous.
Une silhouette apparaissait devant la remorque.
La vidéo était floue.
Mais l’homme portait une veste sombre.
Et sur sa poitrine…
il y avait le même petit logo que celui de la camionnette blanche.
Northstar Security.
Puis Daniel a agrandi l’image.
Et j’ai reconnu quelque chose d’autre.
Quelque chose que je n’oublierais jamais.
Le badge autour du cou de l’homme.
Parce que j’avais déjà vu ce badge.
Deux semaines plus tôt.
Dans le bureau de Victor.
Et cette personne n’était pas un inconnu.
C’était quelqu’un qui travaillait chez Apex.