PARTIE 8 — LE NOM QUE THOMAS AVAIT CACHÉ
Thomas me regardait sans parler.
Pendant quelques secondes, j’eus l’impression que même le vent autour de la vieille maison s’était arrêté.
Gabriel se tenait derrière moi, les bras croisés, visiblement aussi impatient que moi d’entendre la réponse.
— Vous avez dit que mon vrai père n’était pas Ricardo, murmurai-je. Alors dites-moi son nom.
Thomas baissa les yeux.
Puis il regarda Gabriel.
— Vous êtes certain de vouloir qu’elle l’apprenne maintenant ?
Gabriel répondit immédiatement :
— Après tout ce qu’elle vient de découvrir, elle mérite la vérité.
Thomas soupira.
Il ouvrit lentement le dossier qu’il avait posé sur la table.
À l’intérieur se trouvaient des photocopies, des relevés bancaires, plusieurs lettres jaunies et une photographie ancienne.
Il prit la photographie.
Je la reconnus immédiatement.
C’était une photo de ma mère, beaucoup plus jeune.
Elle souriait devant un bâtiment que je ne connaissais pas.
À côté d’elle se tenait un homme.
Mais ce n’était pas Ricardo.
Et ce n’était pas Thomas.
Mon cœur se serra.
— Qui est cet homme ?
Thomas resta silencieux.
Puis il prononça un nom que je n’avais jamais entendu dans ma famille.
— Eduardo Ferreira.
Je fronçai les sourcils.
— Ferreira ?
Thomas acquiesça.
— Mon frère.
Je reculai d’un pas.
— Votre frère ?
— Oui.
Gabriel regarda Thomas avec stupéfaction.
— Vous ne nous aviez jamais parlé d’Eduardo.
— Parce qu’Eduardo était censé être mort.
Le silence devint encore plus lourd.
— Censé ? répétai-je.
Thomas posa la photographie sur la table.
— Officiellement, Eduardo est mort dans un accident plusieurs années avant ta naissance.
Je regardai la photo.
— Mais vous ne le croyez pas.
Thomas secoua lentement la tête.
— Non.
Il ouvrit une seconde chemise.
À l’intérieur se trouvait un certificat de décès.
Mais quelque chose me frappa immédiatement.
La date.
Je la connaissais.
C’était le même jour que celui où un premier transfert bancaire mystérieux avait été effectué.
— Pourquoi son décès est-il lié au dossier 17-A ?
Thomas me fixa.
— Parce qu’Eduardo était la personne qui avait créé le système financier dont Augusto s’est ensuite servi.
Gabriel s’approcha.
— Attendez. Vous voulez dire qu’Eduardo travaillait avec Augusto ?
— Au début, oui.
Thomas marqua une pause.
— Mais ensuite, il a découvert ce qu’ils faisaient réellement.
Je sentis un frisson me parcourir.
Tout recommençait.
Les lettres.
Les comptes.
Les transferts.
Les disparitions.
Le 17 août.
Tout semblait revenir au même point.
— Et ma mère ? demandai-je.
Thomas hésita.
— Ta mère connaissait Eduardo.
— À quel point ?
Il ne répondit pas immédiatement.
Et son silence me donna la réponse avant même qu’il parle.
— Elle l’aimait ? demandai-je.
Thomas secoua la tête.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Alors expliquez-moi !
Ma voix trembla.
— Toute ma vie, on m’a raconté que Ricardo était mon père. Ensuite j’ai découvert que Thomas était mon père. Maintenant vous me dites qu’un autre homme pourrait être impliqué. Combien de secrets avez-vous encore cachés ?
Thomas baissa les yeux.
— Un seul.
Je ris nerveusement.
— Un seul ?
Il hocha la tête.
— Le plus important.
Il sortit alors une enveloppe blanche.
Elle portait mon prénom.
HELENA.
Je reconnus immédiatement l’écriture.
C’était celle de ma mère.
Mes mains se mirent à trembler.
— Où avez-vous trouvé ça ?
— Eduardo me l’a donnée.
Je relevai brusquement la tête.
— Mais vous venez de dire qu’il était mort.
Thomas me regarda droit dans les yeux.
— C’est ce qu’on voulait que tout le monde croie.
Gabriel fit un pas vers lui.
— Où est Eduardo ?
Thomas ne répondit pas.
À cet instant, un bruit sourd retentit à l’extérieur.
Nous nous tournâmes tous les trois vers la fenêtre.
Une voiture venait de s’arrêter devant la maison.
Thomas devint immédiatement pâle.
— Vous devez partir.
— Qui est-ce ? demandai-je.
Il referma le dossier.
— Augusto.
Gabriel regarda dehors.
— Comment a-t-il su que nous étions ici ?
Thomas murmura :
— Parce que quelqu’un nous a trahis.
Il attrapa l’enveloppe de ma mère et me la tendit.
— Prends-la.
— Et vous ?
— Je vais rester ici.
— Non.
Thomas me regarda avec une étrange tristesse.
— Helena, écoute-moi. Si Augusto me retrouve, il fera tout pour récupérer ce dossier.
Gabriel secoua la tête.
— Nous ne vous laisserons pas.
Thomas eut un léger sourire.
— Vous ne comprenez pas.
Il désigna la porte arrière.
— Le dossier 17-A n’est pas seulement une preuve contre Augusto.
Il marqua une pause.
— C’est aussi une preuve contre quelqu’un de beaucoup plus proche de vous.
Mon cœur se glaça.
— Qui ?
Thomas ouvrit la porte arrière.
— Lis la lettre de ta mère.
Puis il ajouta :
— Et tu comprendras pourquoi Ricardo a passé toute sa vie à protéger ton identité.
Nous sortîmes par l’arrière.
Quelques secondes plus tard, nous entendîmes la porte principale s’ouvrir.
Une voix masculine résonna dans la maison.
— Thomas !
C’était Augusto.
Gabriel m’entraîna rapidement vers la voiture.
Nous démarrâmes sans nous retourner.
Mais au moment où nous quittions la propriété, je regardai une dernière fois la vieille maison.
Thomas se tenait derrière la fenêtre.
Et quelque chose me terrifia.
Il ne semblait pas avoir peur.
Il semblait attendre.
Comme s’il savait exactement ce qui allait arriver.
PARTIE 9 — LA LETTRE DE MA MÈRE
Nous roulâmes pendant près d’une heure sans parler.
Gabriel conduisait.
Moi, je tenais toujours l’enveloppe contre moi.
Je n’osais pas l’ouvrir.
Parce qu’au fond de moi, je savais déjà que cette lettre allait changer une nouvelle fois tout ce que je croyais savoir.
Finalement, Gabriel s’arrêta sur une route déserte.
— Tu dois la lire.
Je regardai l’enveloppe.
— Et si je ne veux pas savoir ?
Gabriel me fixa.
— Alors tu risques de passer le reste de ta vie à te demander ce qu’elle contenait.
Je fermai les yeux.
Puis j’ouvris l’enveloppe.
La lettre ne faisait que quelques pages.
Mais les premières lignes suffirent à me couper le souffle.
Helena,
Si tu lis cette lettre, cela signifie que Thomas a finalement décidé de te raconter ce qu’il savait.
Mais il y a une chose qu’il ne pourra jamais te dire à ma place.
Ricardo n’était pas ton père biologique.
Thomas non plus.
Je cessai de respirer pendant quelques secondes.
Gabriel me regarda.
— Helena ?
Je continuai.
J’ai aimé Ricardo.
Je lui dois une partie de ma vie.
Mais lorsqu’il a accepté de m’aider, il savait déjà que l’homme dont tu devais porter le nom n’était pas celui qui t’avait donné la vie.
Je sentis mes yeux se remplir de larmes.
Je continuai malgré tout.
Ton père biologique est Eduardo Ferreira.
Je laissai tomber la lettre.
Gabriel la ramassa.
— Eduardo…
Je hochai la tête.
— C’est lui.
Mais il restait une question.
Une question qui me brûlait l’esprit.
Pourquoi Thomas avait-il affirmé qu’Eduardo était son frère ?
Pourquoi ma mère avait-elle caché son existence ?
Et surtout…
Pourquoi Eduardo était-il officiellement mort ?
Je repris la lettre.
La suite expliquait tout.
Ma mère avait rencontré Eduardo plusieurs années avant ma naissance.
Eduardo travaillait alors pour une société contrôlée indirectement par Augusto.
Il avait découvert que certains comptes étaient utilisés pour déplacer de l’argent entre plusieurs entreprises.
Mais ce n’était pas le pire.
Il avait découvert que certains transferts servaient à acheter le silence de personnes qui menaçaient de révéler la vérité.
Eduardo avait voulu partir.
Il avait voulu dénoncer le système.
Et c’est à ce moment-là que tout avait commencé à s’effondrer.
Ma mère écrivait :
Eduardo m’a dit un soir qu’il avait peur.
Il m’a demandé de ne jamais parler de lui si quelque chose lui arrivait.
Il m’a dit qu’une seule personne pouvait nous protéger : Ricardo.
Je regardai Gabriel.
— Ricardo savait.
— Oui.
Je repris ma lecture.
Ricardo a accepté de me protéger.
Il a accepté de faire croire que tu étais sa fille.
Il savait qu’Augusto cherchait Eduardo.
Il pensait qu’en donnant ton nom à sa propre famille, il pourrait détourner les soupçons.
Une larme tomba sur la feuille.
Puis je lus la phrase suivante.
Et mon cœur s’arrêta presque.
Mais Eduardo n’est pas mort.
Je levai brusquement les yeux.
— Il est vivant.
Gabriel ne dit rien.
Je continuai.
Eduardo a disparu volontairement.
Il savait qu’il serait traqué.
Thomas l’a aidé.
Sofia aussi.
Ricardo devait rester en arrière pour protéger Helena.
Je regardai Gabriel.
— Alors pourquoi Thomas disait-il qu’Eduardo était mort ?
Gabriel réfléchit.
— Peut-être pour protéger sa véritable identité.
Je baissai les yeux vers la lettre.
Mais la dernière page contenait encore quelque chose.
Une adresse.
Et un prénom.
MARCOS.
Sous ce prénom, ma mère avait écrit :
Si un jour tu découvres la vérité, cherche Marcos à Porto Alegre.
Il sait où ton père se trouve.
Je regardai Gabriel.
— Nous devons retourner à Porto Alegre.
Il acquiesça.
Mais avant même qu’il démarre la voiture, son téléphone vibra.
Un message.
Un seul.
Numéro inconnu.
NE CHERCHEZ PAS EDUARDO.
Puis un second message arriva.
IL VOUS CHERCHE DÉJÀ.
PARTIE 10 — L’HOMME QUI NOUS ATTENDAIT
Nous retournâmes à Porto Alegre le lendemain.
Marcos travaillait dans une petite librairie située dans une rue presque vide.
Il avait environ soixante ans.
Lorsque je prononçai son nom, son visage changea immédiatement.
— Qui vous a parlé de moi ?
Je sortis la lettre de ma mère.
Il la reconnut avant même de la toucher.
— Elle a donc finalement décidé de te le dire.
Je sentis mon cœur accélérer.
— Vous connaissez mon père ?
Marcos regarda autour de lui.
Puis il verrouilla la porte.
— Je connais Eduardo.
— Où est-il ?
Il hésita.
— Tu es certaine de vouloir le savoir ?
— Toute ma vie, les gens ont décidé ce que j’avais le droit de savoir.
Je posai la lettre sur le comptoir.
— Cette fois, c’est moi qui décide.
Marcos eut un petit sourire.
— Tu lui ressembles.
— À Eduardo ?
— Oui.
Puis son sourire disparut.
— Et c’est précisément pour cela que tu dois être prudente.
Il nous conduisit dans l’arrière-boutique.
Derrière une étagère, il ouvrit un petit coffre.
À l’intérieur se trouvait une clé.
Une simple clé métallique.
— Cette clé ouvre une consigne à la gare.
Gabriel demanda :
— Qu’y a-t-il dedans ?
— La vérité.
Nous nous rendîmes immédiatement à la gare.
La consigne portait le numéro 217.
La clé fonctionna.
À l’intérieur, nous découvrîmes une boîte noire.
Pas d’argent.
Pas de bijoux.
Des documents.
Des photos.
Et une cassette audio.
Gabriel trouva un vieux lecteur dans un magasin voisin.
Nous insérâmes la cassette.
Une voix résonna.
Une voix que je n’avais jamais entendue.
Mais que je reconnus immédiatement.
Je ne savais pas comment.
Je le sus.
— Helena, si tu écoutes ceci, c’est que je n’ai pas réussi à revenir avant que tu découvres la vérité.
Je portai une main à ma bouche.
C’était Eduardo.
Mon père.
Sa voix continua.
— Je ne t’ai jamais abandonnée.
Je fermai les yeux.
— J’ai été éloigné de toi pour te protéger.
La voix tremblait légèrement.
— Mais si tu as trouvé cette cassette, alors Augusto sait probablement que tu connais maintenant l’existence du dossier 17-A.
Gabriel regarda les documents.
La voix continua :
— Ce dossier prouve qui a ordonné les transferts.
Puis Eduardo prononça une phrase qui nous glaça tous les deux.
— Mais il ne prouve pas seulement la culpabilité d’Augusto.
Un silence.
Puis :
— Il prouve également que Ricardo a accepté de couvrir certaines opérations.
Je regardai Gabriel.
— Non…
La cassette continua.
— Ricardo m’a aidé. Mais il a aussi fait des choix que je ne lui ai jamais pardonnés.
Je sentis mes mains trembler.
— Pendant des années, j’ai cru que Ricardo avait protégé Helena par amour.
La voix d’Eduardo devint plus grave.
— En réalité, il la protégeait parce qu’il avait peur qu’elle découvre ce qu’il avait fait.
Gabriel arrêta la cassette.
— Attends.
— Pourquoi ?
— Regarde ça.
Il tenait l’un des documents.
C’était une copie d’un ordre bancaire.
Date :
17 AOÛT.
Signature :
RICARDO ALMEIDA.
Mais quelque chose n’allait pas.
Gabriel rapprocha le document de la lumière.
— Cette signature est fausse.
Je le regardai.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que j’ai vu la vraie signature de Ricardo des centaines de fois.
Il retourna la feuille.
Au dos se trouvait une annotation manuscrite.
« Le véritable signataire n’est ni Augusto, ni Ricardo. »
Sous la phrase se trouvait un seul symbole.
Un cercle.
Et à l’intérieur :
H.
Je sentis mon sang se glacer.
— H…
Gabriel me regarda.
— Helena ?
Je secouai la tête.
— Non.
Puis une pensée me traversa.
Une pensée terrible.
— Ma mère s’appelait Helena aussi.
Gabriel resta silencieux.
Mais avant que nous puissions poursuivre, toutes les lumières de la gare s’éteignirent.
La porte de la consigne claqua.
Puis nous entendîmes des pas.
Quelqu’un approchait.
Gabriel attrapa rapidement la boîte.
— On part.
Nous courûmes vers la sortie.
Mais quelqu’un nous attendait déjà.
Un homme se tenait au bout du couloir.
Il ne bougea pas.
Il nous regarda simplement.
Puis il dit :
— Helena Ferreira ?
Je m’arrêtai.
— Oui.
L’homme leva lentement les yeux.
— Alors enfin…
Il sourit tristement.
— …tu es arrivée jusqu’à moi.
Je le regardai.
Et je compris immédiatement pourquoi son visage me semblait familier.
Il ressemblait exactement à l’homme de la photographie.
Eduardo.
Mon père était vivant.
Mais derrière lui se trouvait une deuxième personne.
Une femme.
Une femme que je reconnus encore plus vite.
Sofia.
La sœur de Thomas.
Celle que tout le monde croyait disparue.
Sofia s’approcha de moi.
Elle avait les yeux remplis de larmes.
— Helena…
Elle prit ma main.
— Il faut que tu partes avec nous.
— Pourquoi ?
Elle regarda derrière nous.
Puis murmura :
— Parce qu’Augusto n’a jamais cherché à retrouver ton père.
Elle fit une pause.
— Il cherchait quelqu’un d’autre.
— Qui ?
Sofia regarda Eduardo.
Eduardo ferma les yeux.
Puis répondit :
— Toi.
Et derrière nous, dans le couloir sombre, une voix familière résonna.
— C’est trop tard.
Nous nous retournâmes.
Augusto était là.
Et cette fois…
Il n’était pas seul.
À suivre…
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