Samuel Reed resta assis devant son ordinateur, incapable de détourner les yeux de la photographie.
L’homme sur l’image lui ressemblait jusque dans les moindres détails.
La même cicatrice discrète près du sourcil gauche. La même montre au poignet. La même façon de pencher légèrement la tête lorsqu’il écoutait quelqu’un parler.
Pourtant, il ne se souvenait pas de cet hôpital.
Il ne se souvenait pas d’Ethan Vale.
Et il ne se souvenait certainement pas avoir signé un document autorisant une procédure liée à la disparition du frère de Victoria.
Il se leva, fit quelques pas dans son bureau, puis revint s’asseoir.
Il devait rester méthodique.
Une photographie pouvait être falsifiée. Une signature pouvait être copiée. Un document pouvait être fabriqué pour détruire la crédibilité d’un enquêteur.
Mais trois éléments concordaient déjà : son nom, sa signature et une photographie prétendument prise huit ans plus tôt.
Quelqu’un avait construit une histoire autour de lui.
La seule question était de savoir si cette histoire reposait sur un mensonge ou sur un souvenir qu’il avait réellement perdu.
Son téléphone vibra.
Un message de Collins apparut.
« Nous avons retrouvé une ancienne consultation médicale à votre nom. Le dossier est archivé sous une identité secondaire. Il faut que vous veniez immédiatement. »
Samuel attrapa sa veste.
Avant de quitter son bureau, il imprima la photographie et la glissa dans une enveloppe.
Puis il remarqua une dernière chose.
Au dos de l’image, sous la phrase « Le témoin a reconnu l’enquêteur », quelqu’un avait ajouté une annotation presque invisible :
« Phase deux autorisée après confirmation du souvenir. »
Samuel relut ces mots.
Confirmation du souvenir.
Pas confirmation de l’identité.
Quelqu’un n’avait donc pas seulement cherché à utiliser son nom.
Quelqu’un avait voulu vérifier ce dont il se souvenait.
Et cette personne semblait avoir attendu huit ans pour recommencer.
1. Le dossier médical sous un faux nom
À 13 h 04, Samuel retrouva Collins dans une salle de consultation sécurisée du commissariat.
Sur la table se trouvaient deux chemises médicales, un ordinateur portable et un formulaire d’autorisation.
Collins avait l’air épuisée.
— J’ai fait vérifier le dossier par deux personnes indépendantes, expliqua-t-elle. L’enregistrement existe réellement. Mais il est incomplet.
Samuel s’assit.
— Quel type de consultation ?
— Une évaluation après un incident professionnel. Le dossier mentionne une perte de mémoire temporaire, des troubles du sommeil et une période de confusion.
Samuel sentit ses épaules se raidir.
— Quand ?
— Huit ans plus tôt. Trois jours avant la date inscrite sur la photographie.
Il fixa le formulaire.
— Je ne me souviens d’aucun incident.
— C’est précisément ce qui m’inquiète.
Collins ouvrit la première chemise.
Le document indiquait que Samuel avait été admis dans un établissement privé après un malaise survenu à la suite d’une intervention non précisée.
Le nom du patient était bien Samuel Reed.
Mais l’adresse était fausse.
Le numéro de téléphone appartenait à une société qui avait été dissoute depuis plusieurs années.
Et le médecin responsable, le docteur Adrian Cross, ne figurait dans aucun registre professionnel accessible.
Samuel releva la tête.
— Adrian Cross.
— Vous connaissez ce nom ?
— Il apparaît dans le témoignage original de Victoria.
Collins échangea un regard avec lui.
— Alors ce n’est pas une coïncidence.
Samuel parcourut les pages.
Le rapport indiquait qu’il avait subi plusieurs examens. Une note mentionnait une période de désorientation après laquelle il aurait été déclaré apte à reprendre ses fonctions.
Mais la page contenant les conclusions du médecin avait été retirée.
À sa place se trouvait une feuille blanche.
— Qui a retiré cette page ?
— Nous ne le savons pas encore.
Samuel examina les perforations sur le bord du document.
La feuille avait été arrachée, pas simplement égarée.
— Et le nom du médecin ?
Collins lui tendit une photocopie.
— Adrian Cross. La signature est difficile à lire, mais elle correspond au nom.
Samuel posa la feuille.
— Trouvez-moi tout ce que vous pouvez sur cet homme. Ses anciens employeurs, ses sociétés, ses adresses, ses associés. Même les dossiers qui semblent sans rapport avec notre enquête.
— Et si les informations sont protégées ?
— Alors nous demanderons une autorisation officielle.
Collins hocha la tête.
Puis elle hésita.
— Samuel, il y a quelque chose d’autre.
— Quoi ?
— Ce dossier médical a été consulté hier soir.
Samuel sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Par qui ?
Collins tourna l’écran vers lui.
Une liste d’accès s’affichait.
Le dernier utilisateur avait ouvert le dossier à 22 h 46.
Le même horaire que celui associé au témoignage original.
Sous la date, un identifiant était indiqué.
S. REED.
Samuel resta silencieux.
— Ce n’était pas moi, dit-il enfin.
— Je sais.
— Quelqu’un a utilisé mes identifiants ?
— Ou quelqu’un a créé une copie de votre profil administratif.
Il se leva.
— Nous devons déterminer comment cette personne a obtenu l’accès.
Collins ferma le dossier.
— Il y a encore un problème. Le système indique que le fichier a été consulté depuis un terminal situé à l’intérieur de ce bâtiment.
Samuel regarda la porte.
— Quel terminal ?
Collins lui donna le numéro.
Il le connaissait.
C’était celui de son propre bureau.
2. La vidéo qui n’existait pas
Samuel retourna à son bureau accompagné de Collins.
Tout semblait normal.
Son ordinateur était en veille. Ses dossiers étaient rangés. La porte n’avait aucun signe d’effraction.
Mais, lorsqu’il ouvrit le registre de sécurité, il découvrit qu’un accès avait été enregistré pendant son absence.
Quelqu’un était entré dans son bureau à 22 h 46 la veille.
La caméra du couloir n’avait enregistré aucune entrée.
Pourtant, le système informatique affirmait qu’un utilisateur avait ouvert le dossier médical et exporté plusieurs fichiers.
Samuel demanda à l’équipe technique de récupérer les journaux de connexion.
Quelques minutes plus tard, un technicien arriva avec un disque de stockage.
— Nous avons trouvé une vidéo dans une sauvegarde secondaire, expliqua-t-il. Elle n’apparaît pas dans le système principal.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle a été enregistrée sous un ancien identifiant de caméra. Ce système a été désactivé il y a huit ans.
Le technicien connecta le disque à un ordinateur isolé.
Une fenêtre s’ouvrit.
La vidéo montrait un couloir d’hôpital. L’image était sombre, légèrement tremblante, mais suffisamment claire pour distinguer les personnes qui passaient devant la caméra.
Un homme entra dans le champ.
Samuel se pencha vers l’écran.
C’était lui.
Il semblait plus jeune, peut-être de huit ans. Il portait une veste sombre et tenait une enveloppe sous le bras.
Il s’arrêta devant une porte.
Un homme en blouse blanche sortit de la pièce.
Samuel reconnut le nom inscrit sur son badge.
Dr Adrian Cross.
Les deux hommes échangèrent quelques mots.
Le son était mauvais.
Le technicien augmenta le volume.
Une partie de la conversation devint audible.
— Vous m’aviez dit que je ne serais pas impliqué dans la suite, déclara le Samuel de la vidéo.
Cross répondit quelque chose que la caméra ne parvint pas à capter.
Samuel sursauta lorsque sa propre voix reprit :
— Je ne veux plus voir ce dossier. Je ne veux plus entendre parler de cette personne.
Cross se rapprocha de lui.
— Alors vous devez accepter que certaines informations restent hors de votre portée.
— Et si je me souviens ?
Le médecin ne répondit pas immédiatement.
Puis il dit :
— Vous ne vous souviendrez que de ce que vous serez capable de supporter.
La vidéo continua.
Le jeune Samuel signa un document.
Cross le glissa dans une chemise.
Puis les deux hommes disparurent derrière la porte.
L’enregistrement s’arrêta.
Dans la salle, personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Samuel avait le visage pâle.
— Il faut trouver la suite, dit-il.
Le technicien fit défiler les fichiers.
— Il y a un deuxième enregistrement, mais il est corrompu. Nous pouvons essayer de récupérer les images.
— Faites-le.
Pendant que le technicien travaillait, Collins s’approcha de Samuel.
— Vous vous souvenez de quelque chose ?
Samuel ferma les yeux.
Une lumière blanche.
Une odeur de désinfectant.
Le bruit d’un chariot roulant dans un couloir.
Puis une voix féminine.
« Vous n’êtes pas obligé de signer. »
Il rouvrit brusquement les yeux.
— Il y avait quelqu’un d’autre.
— Qui ?
— Une femme. Elle était dans la pièce.
Collins attendit.
Samuel se frotta les tempes.
— Je ne vois pas son visage.
Le technicien annonça qu’il avait récupéré une partie du deuxième fichier.
La vidéo montrait une salle d’examen.
Samuel était assis sur une chaise. Le docteur Cross se tenait devant lui. Une femme, dont le visage était hors champ, posait des questions.
Cette fois, le son était plus clair.
— Monsieur Reed, savez-vous pourquoi vous êtes ici ?
— Parce que j’ai vu quelque chose.
— Qu’avez-vous vu ?
Samuel regarda l’écran avec une sensation de vertige.
Dans la vidéo, il répondit :
— Un homme qui ne devait pas être là.
La femme poursuivit :
— Pouvez-vous nous donner son nom ?
Le Samuel de la vidéo resta silencieux.
Puis il murmura :
— Adrian Cross.
Le médecin se retourna brusquement.
La femme se leva.
— Vous aviez dit qu’il ne se souvenait de rien, lança-t-elle.
Cross répondit sèchement :
— Il ne devrait pas s’en souvenir.
L’image se brouilla.
Puis la voix de Samuel résonna une dernière fois.
— Je sais ce que vous avez fait à Ethan.
L’écran devint noir.
Samuel recula de sa chaise.
Ethan.
Il avait prononcé ce nom huit ans plus tôt.
Il connaissait donc cet homme.
Il avait probablement rencontré le frère de Victoria avant la disparition officielle.
Et, surtout, il avait accusé Adrian Cross d’avoir fait quelque chose à Ethan.
Quelque chose qu’il avait ensuite oublié.
Collins posa une main sur le dossier de sa chaise.
— Samuel, nous devons envisager la possibilité que vous ayez été témoin d’un événement que quelqu’un voulait dissimuler.
Il regarda l’écran noir.
— Ce n’est pas seulement cela.
— Quoi donc ?
Samuel se retourna vers elle.
— Dans la première vidéo, je dis que je ne veux plus entendre parler de cette personne. Dans la deuxième, je dis que je sais ce qu’ils ont fait à Ethan.
Il marqua une pause.
— Cela signifie que je ne cherchais pas seulement à oublier.
Sa voix devint plus basse.
— J’essayais peut-être de protéger quelqu’un.
3. La femme dans le couloir
À 14 h 32, le technicien parvint à extraire une image fixe de la femme présente dans la salle d’examen.
Son visage n’était visible que pendant une fraction de seconde.
Mais cela suffit à Collins.
Elle se pencha vers l’écran.
— Je connais cette femme.
Samuel la regarda.
— Qui est-ce ?
Collins agrandit l’image.
— Elle s’appelait Margaret Ellis. Elle travaillait dans le service administratif du commissariat à l’époque.
— Elle travaille toujours ici ?
— Non. Elle a démissionné quelques mois après l’intervention.
— Où est-elle maintenant ?
Collins consulta les anciens registres du personnel.
Son expression changea.
— Elle est décédée il y a trois ans.
Samuel sentit sa déception monter.
— Comment ?
— Accident domestique, selon le rapport.
— Il faut récupérer le dossier.
Collins hocha la tête et poursuivit ses recherches.
Quelques instants plus tard, elle découvrit une adresse associée à Margaret Ellis.
Une petite maison en périphérie, vendue après son décès.
Mais le registre des biens indiquait que son neveu avait conservé une boîte d’effets personnels.
Le nom du neveu était suivi d’un numéro de téléphone.
Samuel composa immédiatement.
Un homme répondit après plusieurs sonneries.
— Allô ?
— Monsieur Ellis ? Je suis l’inspecteur Samuel Reed. Je cherche des informations concernant Margaret Ellis.
Le silence fut immédiat.
— Elle est morte.
— Je le sais. J’aimerais vous poser quelques questions sur des documents qu’elle aurait conservés.
— Je n’ai rien.
— Monsieur Ellis, je ne vous accuse de rien.
— Alors pourquoi m’appelez-vous ?
Samuel prit une inspiration.
— Parce que votre tante a participé à une consultation médicale me concernant il y a huit ans. Elle était présente lorsque le docteur Adrian Cross m’a interrogé sur un homme nommé Ethan Vale.
À l’autre bout du fil, l’homme cessa de respirer bruyamment.
Puis il murmura :
— Vous n’auriez jamais dû retrouver cette vidéo.
Samuel se redressa.
— Vous savez de quelle vidéo je parle ?
— Je ne sais rien.
— Votre tante vous a-t-elle parlé d’Ethan Vale ?
Un long silence suivit.
Puis l’homme répondit :
— Elle m’a dit qu’un jour, quelqu’un viendrait poser cette question.
— Et qu’est-ce qu’elle m’aurait répondu ?
— Que vous n’étiez pas la première victime.
Samuel sentit son cœur se serrer.
— Victime de quoi ?
L’homme raccrocha.
Samuel rappela immédiatement.
Le numéro n’était plus accessible.
Collins se précipita vers son ordinateur.
— Nous pouvons retrouver l’adresse du téléphone.
— Faites-le.
Quelques minutes plus tard, ils obtinrent une localisation approximative.
Le téléphone avait été utilisé dans une station-service à une trentaine de kilomètres de la ville.
Samuel ordonna à une équipe de s’y rendre.
Mais avant qu’elle ne parte, un nouveau message arriva.
Une photographie de Margaret Ellis, assise dans un bureau avec plusieurs documents devant elle.
Au dos, une phrase :
« Elle n’a pas été la seule à mourir en emportant un secret. »
Samuel fixa l’image.
Une autre personne était visible dans le reflet d’une vitre.
Un homme en costume.
Son visage était partiellement masqué par l’ombre.
Mais Samuel reconnut la bague à son annulaire droit.
La même bague que celle aperçue sur la photographie envoyée à Victoria.
La même bague que celle que le frère de Victoria avait identifiée.
Samuel sentit la colère revenir.
Il avait désormais la preuve que cette personne se trouvait au cœur de l’affaire.
Mais il ignorait encore son nom.
4. La confession d’Ethan
Victoria était toujours dans la pièce inconnue lorsque son frère revint avec deux tasses de thé.
Elle n’avait pas touché à l’eau.
Elle ne voulait pas boire quoi que ce soit avant de comprendre ce qui se passait.
— Tu dois me raconter toute l’histoire, dit-elle.
Ethan posa les tasses.
— Je vais le faire.
— Pas une version arrangée. Pas une histoire qui me protège. Je veux savoir pourquoi tu as disparu.
Il s’assit face à elle.
Pendant plusieurs secondes, il sembla chercher les mots.
— Huit ans plus tôt, j’ai découvert que certaines interventions étaient organisées avant même que les appels d’urgence soient enregistrés.
Victoria fronça les sourcils.
— C’est impossible.
— C’est ce que je pensais. Mais j’ai trouvé des ordres de déplacement qui précédaient les rapports officiels. Des noms de personnes qui n’apparaissaient jamais dans les comptes rendus. Et des dossiers qui avaient été ouverts sous des identités temporaires.
— Pourquoi n’es-tu pas allé directement voir la police ?
Ethan eut un sourire amer.
— Parce que les personnes qui contrôlaient ces dossiers avaient accès à la police.
Il sortit un carnet de sa poche.
— J’ai commencé à conserver des copies. Des dates, des numéros, des signatures. Au début, je pensais qu’il s’agissait d’une fraude administrative. Puis j’ai découvert le nom d’Adrian Cross.
Victoria regarda le carnet.
— Le médecin ?
— Il n’était pas seulement médecin. Il intervenait comme consultant auprès de plusieurs organismes chargés de gérer des témoins sensibles. Il pouvait faire modifier des dossiers médicaux, organiser des transferts et demander que certaines personnes soient placées sous une identité provisoire.
— Pourquoi ?
— Pour protéger des témoins, selon la version officielle.
Ethan marqua une pause.
— Mais certains témoins n’avaient jamais demandé à être protégés.
Victoria sentit son estomac se nouer.
— Tu veux dire qu’ils étaient déplacés contre leur volonté ?
— Parfois. Et, lorsqu’ils refusaient de suivre les instructions, leur identité pouvait être compromise. Leur réputation détruite. Leur présence effacée des registres.
— Comme moi.
Ethan baissa les yeux.
— Oui.
Victoria se leva.
— Tu savais ce qui m’arrivait !
— J’ai essayé de t’aider.
— Tu m’as laissée seule !
— Je sais.
— Tu aurais pu m’appeler !
— Chaque appel était surveillé. Les lettres étaient interceptées. Une fois, j’ai essayé de te rencontrer devant ton travail. Deux hommes m’ont suivi. Le lendemain, j’ai reçu une photographie de toi quittant ton appartement.
Il sortit une autre feuille.
C’était une photographie de Victoria devant son immeuble, prise huit ans plus tôt.
Elle sentit ses jambes trembler.
— Qui faisait cela ?
Ethan ne répondit pas immédiatement.
— Adrian Cross ne travaillait pas seul. Il avait un intermédiaire qui transmettait les ordres, coordonnait les transferts et s’assurait que les rapports racontent la bonne histoire.
— Qui ?
Ethan retourna le carnet.
Sur la dernière page figurait une liste de noms.
Un nom était entouré.
Robert Mitchell.
Victoria secoua la tête.
— Mitchell n’était pas un intermédiaire. C’était un commissaire adjoint.
— Il avait un pouvoir officiel. Mais il recevait aussi des instructions d’une personne qui n’apparaissait dans aucun organigramme.
— Adrian Cross ?
— Non. Cross exécutait les procédures. L’homme qui donnait les ordres était au-dessus de lui.
Victoria regarda la photographie de la bague.
— Qui est cet homme ?
Ethan inspira profondément.
— Je ne connais pas son identité réelle. Je n’ai jamais vu ses documents. Mais j’ai entendu son nom une seule fois.
— Lequel ?
Il se pencha vers elle.
— Jonathan Mercer.
Victoria répéta le nom à voix basse.
Elle ne l’avait jamais entendu.
Pourtant, lorsqu’Ethan prononça ce nom, quelque chose changea dans son expression.
Comme si un souvenir enfoui venait de se réveiller.
Une salle de réunion.
Des dossiers posés sur une table.
Un homme qui lui disait qu’elle devait signer un document pour protéger sa carrière.
Et, à son doigt, une bague sombre.
Victoria porta une main à sa bouche.
— Je l’ai rencontré.
Ethan se redressa.
— Quand ?
— Après l’intervention. Avant que le rapport final soit publié. Il était dans une pièce avec Daniel et Mitchell.
Elle ferma les yeux.
— Il m’a dit que si je continuais à poser des questions, je perdrais tout.
Ethan se leva.
— Pourquoi ne me l’as-tu jamais dit ?
— Parce que je ne me souvenais plus de son visage.
Ils se regardèrent en silence.
Puis Victoria comprit quelque chose de plus terrible encore.
Elle avait oublié cet homme.
Samuel avait oublié son propre rôle.
Et plusieurs témoins avaient disparu ou étaient morts.
Ce n’était pas seulement une affaire de documents falsifiés.
C’était une affaire dans laquelle les souvenirs eux-mêmes semblaient être devenus des pièces à conviction.
Ethan posa une main sur son épaule.
— Il faut partir. Maintenant.
— Où ?
— Dans un endroit où Cross ne pourra pas nous trouver.
— Et Samuel ?
Ethan hésita.
— Samuel est la seule personne qui puisse encore nous aider.
— Alors pourquoi m’as-tu dit qu’il était dangereux ?
Ethan la regarda droit dans les yeux.
— Parce que je ne sais pas s’il est encore capable de distinguer ses propres souvenirs de ceux qu’on lui a racontés.
5. Le message de Margaret
À 16 h 11, Samuel reçut un nouveau courriel.
L’expéditeur était inconnu.
Le sujet ne comportait que deux mots :
« Dernière confession. »
Samuel ouvrit le message sur un poste sécurisé.
Un fichier audio était joint.
Il appuya sur lecture.
La voix d’une femme résonna dans les haut-parleurs.
— Si vous écoutez ceci, c’est que j’ai échoué à vous dire la vérité de mon vivant.
Samuel échangea un regard avec Collins.
La voix était celle de Margaret Ellis.
— Je m’appelle Margaret Ellis. Pendant plusieurs années, j’ai travaillé dans le service administratif du commissariat. J’ai aidé à enregistrer des dossiers, à vérifier des signatures et à transmettre des documents. Je pensais que mon travail était simplement bureaucratique.
Un bruit de papier se fit entendre.
— Puis j’ai découvert qu’une personne utilisait les procédures de protection des témoins pour faire disparaître des informations. Au début, je pensais que les erreurs étaient accidentelles. Ensuite, j’ai vu des documents être modifiés après leur signature.
Sa voix trembla.
— J’ai vu le dossier de Victoria. J’ai vu le témoignage original. Et j’ai vu le nom d’Ethan Vale disparaître d’un registre où il avait pourtant été inscrit.
Samuel se pencha vers l’ordinateur.
— J’ai aussi vu le nom de Samuel Reed, poursuivit Margaret. Je ne savais pas pourquoi il figurait dans ce dossier. Lorsque je lui ai demandé s’il connaissait Ethan, il m’a répondu qu’il ne l’avait jamais rencontré.
Un silence.
— Mais il mentait.
Samuel sentit son cœur s’accélérer.
Margaret continua :
— Il avait déjà rencontré Ethan. Il avait même accepté de l’aider à transmettre des preuves. Puis quelque chose s’est produit à l’hôpital. Après cela, Samuel ne se souvenait plus de certains événements. Le docteur Cross m’a demandé de ne jamais mentionner cette rencontre.
Collins regarda Samuel.
Il ne bougea pas.
— J’ai conservé une copie des documents, poursuivit Margaret. Je les ai cachés parce que j’avais peur. J’ai ensuite appris que la personne qui dirigeait cette opération avait découvert mon existence.
La voix devint presque inaudible.
— Je ne sais pas ce qui m’arrivera lorsque cet enregistrement sera retrouvé. Mais je veux que vous compreniez une chose : Samuel Reed n’a pas commencé cette affaire en tant qu’enquêteur. Il l’a commencée en tant que témoin.
L’enregistrement s’arrêta.
Samuel resta immobile.
Il entendait encore la voix de Margaret dans sa tête.
Il avait été témoin.
Il avait rencontré Ethan.
Il avait accepté de l’aider.
Puis il avait oublié.
Collins prit doucement la parole.
— Samuel, il faut que vous vous retiriez de l’enquête le temps que nous vérifiions ces informations.
Il la regarda.
— Si je me retire maintenant, Cross aura gagné.
— Nous ne savons pas si tout cela est vrai.
— Nous avons la vidéo. Le dossier médical. La déclaration originale. Et maintenant cet enregistrement.
— Nous avons aussi des preuves qui suggèrent que votre mémoire a été altérée, dit-elle. Vous pourriez être personnellement impliqué sans vous en souvenir.
Samuel se leva.
— C’est justement pour cela que je dois continuer.
Collins secoua la tête.
— Vous n’êtes pas obligé de tout faire seul.
Il la regarda longuement.
Puis il répondit :
— Je ne veux plus être la personne qui oublie.
À cet instant, son ordinateur émit un signal.
Un nouveau fichier venait d’être transféré dans le répertoire sécurisé.
Aucun expéditeur n’était indiqué.
Le nom du fichier était :
SAMUEL_REED_FINAL.mp4
Samuel hésita.
Puis il lança la vidéo.
L’image montrait une pièce sombre. Une table. Deux chaises. Un homme assis, les mains posées devant lui.
C’était Samuel.
Mais il semblait plus jeune, plus nerveux, presque méconnaissable.
En face de lui, une personne se tenait dans l’ombre.
Une voix masculine demanda :
— Acceptez-vous de confirmer que vous n’avez jamais rencontré Ethan Vale ?
Le jeune Samuel resta silencieux.
— Répondez.
Il baissa la tête.
Puis il murmura :
— Oui.
La voix reprit :
— Acceptez-vous de confirmer que vous n’avez jamais vu le document original ?
Samuel ferma les yeux.
— Oui.
— Acceptez-vous de confirmer que vous n’avez jamais participé à une opération visant à protéger ce témoin ?
Un long silence suivit.
Puis le jeune Samuel releva la tête.
— Non.
L’homme dans l’ombre se pencha en avant.
— Répétez.
Samuel secoua la tête.
— Je ne peux pas mentir sur ce point.
La silhouette se leva.
— Alors vous savez ce qui va arriver.
Le jeune Samuel regarda la caméra.
Et prononça des mots qui firent se figer l’homme assis devant l’écran.
« Si je disparais de cette affaire, cherchez le dossier que j’ai enterré sous mon propre nom. »
La vidéo s’interrompit.
Samuel se leva brusquement.
— Arrêtez tout.
Collins se tourna vers lui.
— Quoi ?
Il prit sa veste.
— Je sais où nous devons aller.
— Où ?
Samuel regarda une dernière fois le nom du fichier.
Puis il répondit :
— Chez moi.
6. Le dossier enterré sous son propre nom
Samuel vivait dans le même appartement depuis six ans.
Il connaissait chaque pièce, chaque tiroir, chaque recoin.
Il savait où il rangeait ses dossiers personnels, ses anciennes photographies et les documents qu’il conservait depuis le début de sa carrière.
Mais il ne se souvenait d’aucun dossier lié à Ethan Vale.
Lorsqu’il entra chez lui, il commença par fouiller son bureau.
Rien.
Il ouvrit les tiroirs de la commode.
Rien.
Il inspecta les placards et les étagères.
Toujours rien.
Collins, qui l’avait accompagné, finit par demander :
— Êtes-vous certain que le dossier est ici ?
Samuel regarda la vidéo une nouvelle fois sur son téléphone.
Le jeune homme avait dit : « sous mon propre nom ».
Pas « dans mes affaires ».
Pas « chez moi ».
Sous son nom.
Samuel se dirigea vers le placard de l’entrée, où il conservait les boîtes contenant ses anciens papiers administratifs.
Il en sortit une boîte portant une étiquette :
DOCUMENTS PERSONNELS — AVANT 2020.
À l’intérieur se trouvaient des relevés bancaires, des certificats, de vieilles lettres et plusieurs enveloppes.
Samuel les examina une par une.
Au fond, sous une chemise contenant ses anciens contrats de travail, il trouva une enveloppe épaisse.
Son nom était inscrit dessus.
Son écriture.
La date remontait à huit ans.
Il l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvait un petit carnet noir, une carte mémoire et une lettre.
La lettre commençait par ces mots :
« Si tu lis ceci et que tu ne te souviens pas d’Ethan, ne te fais pas confiance trop rapidement. »
Samuel sentit sa gorge se serrer.
Il continua.
« Tu as accepté de l’aider parce que tu avais compris que le dossier de Victoria avait été modifié. Tu as découvert que l’ordre de déplacement avait été transmis avant l’appel d’urgence. Tu as également découvert que le rapport final avait été préparé avant la fin de l’intervention.
Tu as voulu remettre les preuves à une personne de confiance.
Mais tu as compris trop tard que cette personne travaillait pour Cross. »
Samuel s’arrêta.
La lettre poursuivait :
« Tu as alors décidé de conserver une copie des documents et de faire croire que tu ne savais rien. Tu pensais que cette stratégie te permettrait de protéger Ethan jusqu’à ce qu’une enquête indépendante puisse être ouverte.
Tu savais que Cross tenterait de te faire taire.
Tu ne savais pas qu’il trouverait un moyen de te faire douter de tes propres souvenirs. »
Samuel posa la lettre sur la table.
Collins resta près de la porte.
— Il faut lire la suite, dit-elle doucement.
Samuel reprit.
« Si tu as oublié ce qui s’est passé, ce n’est pas nécessairement parce que quelqu’un t’a forcé à oublier. Tu as peut-être toi-même accepté une procédure médicale pour pouvoir continuer à vivre sans être constamment menacé. Je ne sais pas si tu avais le choix. Je ne sais pas si tu comprenais toutes les conséquences.
Mais je sais une chose.
Tu n’as pas abandonné Ethan volontairement.
Tu as essayé de le sauver. »
Samuel sentit ses yeux se remplir de larmes.
Il ne savait pas si la lettre avait été écrite avant ou après l’épisode médical. Il ne savait pas si son ancien lui-même avait dit toute la vérité.
Mais, pour la première fois, il possédait un élément qui ne provenait ni de Cross, ni de Daniel, ni de Mitchell.
Une lettre qu’il s’était laissée à lui-même.
Au fond de l’enveloppe, une dernière feuille était pliée en quatre.
Elle contenait une liste de noms.
Tous étaient barrés, sauf un.
Jonathan Mercer.
À côté du nom, Samuel avait écrit :
« Il n’est pas celui qu’il prétend être. »
Puis, en dessous :
« Si quelque chose m’arrive, ne cherchez pas Mercer. Cherchez celui qui lui donne ses ordres. »
Collins se pencha sur le document.
— Nous avons enfin un nom.
Samuel secoua lentement la tête.
— Non.
Il montra la dernière ligne.
Une phrase avait été écrite au stylo rouge.
« Mercer n’est qu’un masque. La véritable autorité se trouve à l’intérieur du système. »
Samuel leva les yeux.
— Nous avons peut-être passé huit ans à chercher le mauvais homme.
À cet instant, le téléphone de Collins sonna.
Elle décrocha.
Son expression changea presque immédiatement.
— Quand ? demanda-t-elle.
Un silence.
— Où ?
Elle ferma les yeux.
— Ne touchez à rien. J’arrive.
Elle raccrocha et regarda Samuel.
— Ils ont retrouvé Daniel Brooks.
— Où est-il ?
Collins avala difficilement sa salive.
— Dans sa maison.
— Vivant ?
Elle ne répondit pas.
Samuel comprit.
— Que s’est-il passé ?
— La police locale pense à un suicide. Mais il y a quelque chose qui ne correspond pas.
— Quoi ?
Collins lui tendit son téléphone.
Une photographie montrait Daniel assis à son bureau, la tête inclinée vers l’avant. Sur le mur, derrière lui, quelqu’un avait écrit un message avec une substance sombre.
Samuel agrandit l’image.
Il lut les mots.
« LE TÉMOIN A ÉTÉ RETROUVÉ. »
Puis il remarqua un détail.
Sur le bureau de Daniel, une enveloppe était posée bien en évidence.
Elle portait le nom de Samuel.
Samuel fixa la photographie.
Daniel avait peut-être tenté de lui transmettre la vérité.
Mais quelqu’un était arrivé avant qu’il puisse tout révéler.
Et si le message sur le mur était authentique, cela signifiait que les personnes qui avaient organisé la disparition d’Ethan savaient désormais qu’il était vivant.
Elles savaient aussi que Samuel avait retrouvé le dossier.
Il rangea la lettre dans une pochette de preuve.
— Nous allons chez Daniel, dit-il.
Collins hocha la tête.
Mais, avant qu’ils ne sortent, le téléphone de Samuel vibra.
Un message venait d’arriver d’un numéro inconnu.
Il ne contenait que trois lignes.
« Vous avez retrouvé votre dossier. »
« Vous avez retrouvé votre mémoire. »
« Maintenant, retrouvez la personne qui vous a demandé de l’effacer. »
Samuel fixa l’écran.
Puis un dernier message apparut.
« Elle est plus proche que vous ne le pensez. »
Il leva lentement les yeux vers Collins.
Elle le regardait déjà.
Et, pour la première fois depuis qu’ils travaillaient ensemble, Samuel ne parvint pas à savoir si elle avait peur pour lui…
Ou si elle avait peur qu’il découvre la vérité sur elle….
CLIQUEZ ICI POUR CONTINUER LA LECTURE DE LA FIN DE L’HISTOIRE – PARTIE 👉 (9) : – Deux agents de la police de la circulation ont arrêté une jeune femme sans raison, l’ont poussée contre sa voiture et lui ont passé les menottes de force.