Samuel ne bougea pas.
Le téléphone était toujours dans sa main. Sur l’écran, le dernier message brillait comme un avertissement.
« Elle est plus proche que vous ne le pensez. »
Il releva lentement les yeux vers Collins.
Elle se tenait près de la porte, son manteau sur le bras, attendant qu’il la suive. Elle avait travaillé avec lui pendant des mois. Elle l’avait aidé à retrouver les archives, à interroger les témoins et à reconstituer les événements de cette nuit-là.
Elle avait également été la première personne à lui dire qu’il pouvait lui faire confiance.
Et maintenant, son nom figurait sur un document signé avant même leur première rencontre.
— Qu’est-ce que vous me cachez ? demanda-t-il.
Collins fronça les sourcils.
— De quoi parlez-vous ?
Samuel posa son téléphone sur la table et sortit la feuille retrouvée dans l’enveloppe de Daniel.
Il la déplia lentement.
Au milieu du document, une signature était parfaitement visible.
M. COLLINS.
Sous cette signature figurait une date : trois semaines avant l’intervention qui avait détruit la vie de Victoria.
Collins pâlit.
— Où avez-vous trouvé cela ?
— Dans une enveloppe que Daniel Brooks m’a laissée.
— Montrez-moi.
Samuel ne lui tendit pas la feuille.
— Je préfère d’abord comprendre pourquoi votre signature apparaît sur un document lié à une opération dont vous affirmez ne rien savoir.
Collins resta silencieuse.
Pendant quelques secondes, Samuel espéra qu’elle lui donnerait une explication simple. Une erreur administrative. Une signature copiée. Un document mal classé.
Mais lorsqu’elle reprit la parole, sa première phrase détruisit cet espoir.
— Je n’ai jamais voulu que vous découvriez cela de cette manière.
Samuel sentit sa poitrine se serrer.
— Donc vous saviez.
Elle baissa les yeux.
— Oui.
Un seul mot.
Huit années de mensonges venaient de prendre une nouvelle forme.
Samuel recula d’un pas.
— Depuis quand ?
Collins leva la tête. Ses yeux brillaient, mais elle ne pleurait pas.
— Depuis avant notre première rencontre.
— Vous m’avez accompagné pendant toute cette enquête en sachant que votre signature figurait dans les archives ?
— Je savais qu’elle existait. Je ne savais pas ce qu’elle signifiait exactement.
— C’est une réponse commode.
— C’est pourtant la vérité.
Samuel désigna le document.
— Alors expliquez-moi ce que vous avez signé.
Collins regarda la feuille.
Puis elle ferma la porte derrière elle.
— Si je vous raconte tout, vous devez me laisser aller jusqu’au bout.
— Vous n’êtes pas en position de négocier.
— Je ne négocie pas, Samuel. Je vous avertis. Si vous partez du principe que je suis votre ennemie, vous allez commettre exactement la même erreur que les personnes qui ont fait disparaître Ethan.
Elle prononça le nom avec une telle assurance que Samuel se figea.
— Comment connaissez-vous Ethan ?
Collins ne répondit pas immédiatement.
Elle tira une chaise et s’assit.
— Parce que j’étais présente le jour où il a accepté de disparaître.
1. Le document signé avant l’intervention
Collins posa son manteau sur la chaise voisine.
— À l’époque, je ne travaillais pas encore comme enquêtrice, expliqua-t-elle. J’étais affectée à un service administratif chargé de vérifier les procédures de protection des témoins. Mon travail consistait à contrôler les demandes de transfert, à confirmer les identités et à m’assurer que les autorisations étaient correctement enregistrées.
Samuel croisa les bras.
— Et Ethan Vale faisait partie de ces dossiers ?
— Oui. Mais il n’utilisait pas encore ce nom.
Elle sortit son téléphone et chercha une photographie.
Elle la posa devant Samuel.
L’image montrait un jeune homme assis dans une salle de réunion. Il portait une chemise claire et semblait épuisé. À côté de lui se tenait une femme d’une trentaine d’années.
Samuel reconnut Collins.
Elle paraissait plus jeune, mais il n’y avait aucun doute.
— C’était la première fois que je le rencontrais, dit-elle. Il avait apporté des documents prouvant que plusieurs interventions avaient été déclenchées sur la base d’informations qui n’apparaissaient dans aucun registre officiel.
— Qui lui avait transmis ces informations ?
— Il refusait de donner un nom. Il disait que la personne qui lui avait parlé risquait sa vie.
— Et vous avez accepté de le protéger ?
Collins hocha la tête.
— J’ai soumis une demande de protection temporaire. Le dossier devait être examiné par un comité indépendant.
— Mais il ne l’a jamais été.
— Non.
— Pourquoi ?
Elle inspira profondément.
— Parce que, deux jours après la demande, j’ai reçu une instruction de Robert Mitchell. Il m’a ordonné de suspendre le transfert et de classer les documents sous une procédure confidentielle.
Samuel se pencha en avant.
— Et vous avez obéi.
— Oui.
— Sans poser de questions ?
Collins soutint son regard.
— J’en ai posé. Mitchell m’a répondu que le dossier concernait une opération de sécurité en cours et que toute fuite pourrait mettre plusieurs personnes en danger. Il m’a montré une autorisation portant la signature d’un responsable supérieur.
— Jonathan Mercer ?
Elle acquiesça.
Samuel se leva et fit quelques pas.
— Vous avez donc contribué à enfermer Ethan dans une procédure dont personne ne pouvait vérifier la légitimité.
— Oui.
— Et vous avez ensuite laissé Victoria croire que son frère était mort.
— Je ne savais pas qu’on allait lui annoncer sa mort.
— Mais vous saviez qu’il avait disparu.
— Oui.
Samuel se retourna brusquement.
— Vous vous rendez compte de ce que cela signifie ? Pendant huit ans, Victoria a cru qu’elle avait perdu son frère. Elle a été accusée d’avoir mal rédigé son rapport, puis abandonnée par ceux qui auraient dû la défendre. Et vous, vous aviez les informations qui auraient pu tout changer.
Collins baissa la tête.
— Je sais.
— Non. Je ne crois pas que vous sachiez.
Il posa le document devant elle.
— Cette signature est la vôtre.
— Oui.
— Alors dites-moi exactement ce que vous avez autorisé.
Collins sortit une deuxième feuille de son sac.
— J’ai signé une demande de transfert vers un lieu sécurisé. La procédure prévoyait qu’Ethan soit placé sous une nouvelle identité pendant trente jours, le temps que ses informations soient vérifiées.
— Et que s’est-il passé ensuite ?
— Le transfert a été modifié.
— Par qui ?
— Je n’en savais rien à l’époque. J’ai découvert plus tard que l’ordre avait été validé par un compte administratif lié à Jonathan Mercer.
— Vous avez donc laissé une personne inconnue décider de l’endroit où Ethan serait envoyé.
— J’ai cru que l’autorisation était légitime.
Samuel la fixa.
— Et lorsque vous avez compris que quelque chose n’allait pas ?
Collins ferma les yeux.
— Il était trop tard.
2. Le jour où Ethan a disparu
Collins raconta alors ce qui s’était passé huit ans plus tôt.
Le matin du transfert, Ethan devait être conduit dans une résidence sécurisée située à l’extérieur de la ville. Un véhicule banalisé avait été préparé. Deux agents devaient l’accompagner, et un troisième devait confirmer son arrivée.
Mais, une heure avant le départ, un nouvel ordre était apparu dans le système.
La destination avait changé.
Le document indiquait que le transfert devait être effectué vers un bâtiment administratif de Bellweather, sous la supervision d’un coordinateur nommé Marcus Hale.
Collins avait trouvé cette modification étrange.
Elle avait appelé Mitchell.
Il lui avait répondu que la nouvelle destination avait été approuvée par un comité spécial.
Elle avait demandé à consulter le compte rendu de cette réunion.
Mitchell avait refusé.
— J’aurais dû bloquer le transfert, murmura-t-elle.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
— Parce qu’on m’a montré une photographie de ma sœur.
Samuel s’immobilisa.
— Votre sœur ?
Collins sortit une autre photographie.
Une femme se tenait devant une maison, tenant un petit garçon par la main.
— Ma sœur vivait à l’étranger. Elle n’avait aucun lien avec cette affaire. Pourtant, quelqu’un m’a envoyé cette image accompagnée d’un message.
— Que disait-il ?
— « Continuez la procédure et votre famille restera en sécurité. »
Samuel sentit la colère monter.
— Vous auriez dû signaler cette menace.
— À qui ? Mitchell était impliqué. Le compte qui avait modifié le transfert était protégé par une autorisation supérieure. Et je ne savais pas si les autres services étaient compromis.
— Vous auriez pu venir me voir.
Collins le regarda avec tristesse.
— À cette époque, vous n’étiez pas encore chargé de l’enquête.
Samuel ne répondit pas.
Elle poursuivit :
— Le transfert a eu lieu. Ethan a été conduit à Bellweather. Il devait y rester quelques heures, puis rejoindre une autre résidence.
— Mais il n’y est jamais arrivé.
— Exactement.
— Et la voiture incendiée ?
— Elle a été retrouvée deux jours plus tard. J’ai découvert l’existence de l’accident après que le dossier a été officiellement clôturé.
Samuel s’assit lentement.
— Pourquoi ne pas avoir parlé à Victoria ?
— J’ai essayé.
Il releva la tête.
— Quand ?
— Quelques semaines après la publication du rapport final. Je suis allée chez elle. Je voulais lui expliquer qu’Ethan avait été placé sous protection et que sa mort n’avait pas été confirmée par une identification directe.
— Et alors ?
Collins eut du mal à poursuivre.
— Daniel Brooks m’attendait devant son immeuble. Il m’a dit que Victoria était déjà surveillée et qu’une visite de ma part la mettrait davantage en danger.
— Vous l’avez cru ?
— Oui.
Samuel secoua la tête.
— Tout le monde a cru quelqu’un. Personne n’a vérifié.
Collins accepta la remarque sans protester.
— C’est pour cela que j’ai accepté de travailler avec vous lorsque l’enquête a été rouverte. Je pensais qu’en restant près de vous, je pourrais retrouver le dossier original et comprendre où Ethan avait été envoyé.
Samuel observa son visage.
— Vous m’avez choisi ?
— Non. C’est vous qui avez été affecté à l’enquête. Mais lorsque j’ai vu votre nom, j’ai compris que le dossier était lié à votre propre histoire.
— Pourquoi ne pas m’avoir prévenu ?
— Parce que je ne savais pas ce que vous vous rappeliez. Et parce que j’avais peur que, si je vous racontais tout trop tôt, vous soyez de nouveau ciblé.
Samuel la regarda longuement.
— Vous avez décidé à ma place de ce que j’étais capable de supporter.
Collins baissa les yeux.
— Oui.
Le silence qui suivit fut plus douloureux que leurs accusations.
Samuel savait qu’elle avait commis des erreurs. Il savait aussi que la peur pouvait pousser quelqu’un à se taire.
Mais il ne pouvait pas encore décider si Collins avait été manipulée ou si elle avait contribué à maintenir le système en place.
Il lui restait une question.
— Pourquoi votre signature apparaît-elle sur un document daté de trois semaines avant l’intervention ?
Collins sortit une troisième feuille.
— Parce que j’ai signé une autorisation de vérification concernant l’identité du témoin.
Samuel examina le document.
Le texte indiquait qu’un enquêteur externe avait été chargé de confirmer qu’Ethan Vale utilisait une identité provisoire.
Le nom de cet enquêteur était masqué.
Mais le numéro de dossier correspondait à celui de Samuel.
— Vous saviez que mon nom figurait ici ?
— Je l’ai découvert après votre affectation.
— Et vous n’avez rien dit.
— J’avais peur que vous soyez impliqué dans une partie de l’opération dont vous ne vous souveniez pas.
Samuel replia la feuille.
— Vous auriez dû me faire confiance.
— Je sais.
Elle marqua une pause.
— Mais, Samuel, il y a une chose que vous devez comprendre. Votre nom n’a pas été ajouté au dossier par hasard. Quelqu’un voulait que vous soyez lié à Ethan avant même que vous le rencontriez officiellement.
Samuel fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Collins le regarda droit dans les yeux.
— Parce que vous étiez la personne qu’Ethan avait choisie pour remettre ses preuves à la police.
3. L’enveloppe de Daniel
Samuel reprit l’enveloppe laissée par Daniel Brooks.
Jusqu’à présent, il n’en avait examiné que les premières pièces. Il y avait encore un petit compartiment cousu dans la doublure intérieure.
Il glissa un doigt sous le rabat et découvrit une enveloppe plus fine.
À l’intérieur se trouvait une clé métallique, une photographie et une note.
La photographie montrait un homme devant une porte vitrée.
Son visage était net.
Samuel reconnut Jonathan Mercer.
Mais, derrière lui, un deuxième homme apparaissait dans le reflet.
Samuel approcha l’image de la lampe.
Il connaissait ce visage.
Pas parce qu’il l’avait rencontré au cours de l’enquête.
Parce qu’il l’avait vu sur ses propres documents de formation.
C’était un ancien directeur du service des enquêtes internes.
Un homme qui avait pris sa retraite plusieurs années auparavant.
Le directeur Henry Caldwell.
Samuel posa la photographie.
— Caldwell était responsable des enquêtes internes, dit-il.
Collins acquiesça.
— Il avait accès à tous les dossiers disciplinaires et à plusieurs procédures confidentielles.
— Et il a pris sa retraite six mois après la disparition d’Ethan.
— Oui.
Samuel regarda la note.
Elle ne comportait que quelques mots :
« Mercer transmet les ordres. Caldwell les rend officiels. Cross efface les traces. Mitchell fait signer les rapports. Daniel surveille les témoins. »
Samuel lut la phrase une deuxième fois.
Puis une troisième.
Ce n’était pas un seul homme qui avait organisé la disparition d’Ethan.
C’était un réseau.
Chaque personne avait une fonction.
L’un transmettait les ordres.
L’autre utilisait son autorité pour les légitimer.
Un troisième manipulait les dossiers médicaux.
Un quatrième faisait approuver les rapports.
Et Daniel, malgré ses regrets, avait contribué à empêcher les témoins de parler.
Samuel regarda Collins.
— Où se trouve Caldwell ?
— Officiellement, il vit dans une résidence privée à l’extérieur de la ville.
— Officieusement ?
— Je ne sais pas.
Samuel sortit son téléphone et demanda à son équipe de vérifier l’adresse.
Puis il observa la clé métallique.
Un numéro était gravé dessus : 317.
— Vous savez ce qu’elle ouvre ?
Collins secoua la tête.
Samuel examina la photographie.
Sur la porte vitrée derrière Mercer, une plaque indiquait le nom d’un établissement.
Il agrandit l’image.
Centre de conservation médicale — unité 3.
Samuel sentit son cœur s’accélérer.
— C’est un établissement médical ?
— Oui, répondit Collins. Il a fermé il y a plusieurs années.
— Où se trouvait-il ?
Elle consulta rapidement ses notes.
Puis son visage changea.
— À Bellweather.
Samuel se leva.
La clé numéro 317.
Le centre médical.
La consultation d’il y a huit ans.
Le docteur Cross.
Tout était lié.
— Nous devons y aller.
Collins prit son manteau.
— Samuel, attendez. Si ce centre a été utilisé pour conserver des dossiers médicaux confidentiels, il peut encore contenir des informations sensibles.
— C’est précisément ce que nous cherchons.
— Et si quelqu’un nous attend ?
Samuel la regarda.
— Alors nous arrêterons enfin de courir après des documents et nous irons chercher les personnes qui les ont cachés.
4. Le centre médical abandonné
Le centre de conservation médicale se trouvait derrière un ancien hôpital municipal.
Le bâtiment principal avait été transformé en bureaux, mais l’unité 3 était restée fermée. Les fenêtres étaient couvertes de panneaux métalliques et les portes portaient encore les traces d’anciennes scellées.
Une société privée en assurait désormais la sécurité.
Samuel présenta son mandat et expliqua qu’il cherchait des dossiers liés à une enquête criminelle.
Le responsable de sécurité consulta ses documents.
— Nous avons reçu l’ordre de ne laisser personne entrer dans cette aile sans autorisation du siège.
— Qui a donné cet ordre ?
— Je ne sais pas. Il figurait déjà dans le dossier lorsque j’ai pris mon poste.
Samuel lui montra la clé numéro 317.
Le responsable pâlit légèrement.
— Où avez-vous obtenu cela ?
— Dans un dossier d’enquête.
L’homme se leva.
— Attendez ici.
Il disparut dans un couloir.
Collins se pencha vers Samuel.
— Il reconnaît cette clé.
— Oui.
— Et cela ne vous inquiète pas ?
Samuel eut un sourire sans joie.
— Tout m’inquiète depuis huit ans.
Le responsable revint quelques minutes plus tard, accompagné d’une femme en tailleur gris.
Elle se présenta comme la directrice des archives du bâtiment.
— Je suis désolée, inspecteur. L’accès à l’unité 3 est interdit.
Samuel lui tendit le mandat.
— Nous avons une autorisation judiciaire.
Elle examina le document, puis le lui rendit.
— Votre mandat ne mentionne pas explicitement les archives médicales de cette unité.
— Parce que nous ignorions qu’elles s’y trouvaient.
— Dans ce cas, vous devrez obtenir une autorisation complémentaire.
Samuel la fixa.
— Madame, un témoin a disparu, plusieurs documents ont été falsifiés et un ancien responsable vient d’être retrouvé mort. Nous avons des raisons sérieuses de croire que des preuves essentielles se trouvent derrière cette porte.
La femme resta impassible.
— Je comprends votre situation. Mais je ne peux pas vous laisser entrer sans l’autorisation requise.
Collins sortit son téléphone.
— Je vais contacter le magistrat chargé du dossier.
Pendant qu’elle s’éloignait, Samuel observa la directrice.
— Vous avez travaillé ici il y a huit ans ?
— Oui.
— Connaissiez-vous le docteur Adrian Cross ?
Un léger changement passa sur son visage.
— Je connais son nom.
— L’avez-vous rencontré ?
— Je ne répondrai pas à cette question sans mon avocat.
Samuel hocha lentement la tête.
— C’est votre droit.
Il rangea la clé.
Puis il ajouta :
— Mais vous devriez savoir que nous avons retrouvé une vidéo montrant le docteur Cross en train de discuter avec moi dans cet établissement.
La femme ne bougea pas.
Pourtant, sa main se crispa autour du dossier qu’elle tenait.
Samuel remarqua le geste.
— Vous étiez là, n’est-ce pas ?
Elle le regarda.
— Je n’ai rien à ajouter.
Collins revint.
— Le magistrat a autorisé l’ouverture de l’unité, sous réserve d’un inventaire complet et d’un enregistrement vidéo de toutes les opérations.
La directrice sembla perdre ses dernières couleurs.
— Vous ne comprenez pas ce que vous êtes en train de faire.
Samuel s’approcha de la porte.
— Alors expliquez-le-moi.
Elle secoua la tête.
— Ce bâtiment n’a jamais servi à stocker des dossiers.
Samuel regarda la serrure.
— Alors pourquoi votre système de sécurité indique-t-il qu’une personne est entrée dans cette unité hier soir ?
La femme se tut.
Samuel inséra la clé dans la serrure.
Elle tourna sans résistance.
La porte s’ouvrit sur un couloir sombre.
L’air qui en sortit était froid, chargé d’une odeur de papier ancien et de désinfectant.
Au fond, une rangée de portes portait des numéros.
Samuel marcha jusqu’à la porte 317.
Il inséra la clé.
Un déclic retentit.
La porte s’ouvrit.
Derrière se trouvait une petite salle remplie de classeurs métalliques.
Sur le mur, une caméra de surveillance était encore allumée.
Au centre de la pièce, une table avait été préparée récemment.
Un ordinateur portable y était posé.
L’écran affichait un dossier.
E. VALE — TRANSFERT FINAL.
Samuel s’approcha.
Le dossier contenait plusieurs documents, dont une fiche de transfert, un rapport médical et un formulaire d’identité.
Mais le dernier document était différent.
Il s’agissait d’une autorisation de sortie signée par une personne dont le nom avait été masqué.
Samuel agrandit la signature.
Il reconnut immédiatement l’écriture.
C’était la sienne.
Une date figurait au bas de la page.
Le jour même où Ethan avait été déclaré mort.
Samuel recula.
— Ce n’est pas possible.
Collins s’approcha de l’écran.
— Vous avez signé l’autorisation de sortie ?
— Je ne me souviens pas de l’avoir fait.
Il parcourut le document.
La signature autorisait le transfert d’Ethan vers un lieu sécurisé, sous la responsabilité d’un agent dont le nom était également masqué.
Mais, au bas de la page, une annotation manuscrite précisait :
« Le témoin a accepté la nouvelle identité. La famille ne doit pas être informée avant la clôture de la procédure. »
Samuel sentit son estomac se nouer.
Ethan n’avait peut-être pas été enlevé.
Il avait peut-être accepté de disparaître.
Mais si c’était le cas, pourquoi Victoria avait-elle été laissée dans l’ignorance ?
Pourquoi avait-on fabriqué un accident ?
Et pourquoi Samuel avait-il signé un document qu’il ne se rappelait pas avoir vu ?
Il ouvrit le fichier suivant.
Une liste de personnes autorisées à consulter le dossier apparut.
Quatre noms figuraient sur la page.
Robert Mitchell.
Daniel Brooks.
Adrian Cross.
Et Samuel Reed.
Mais une cinquième ligne était masquée par un rectangle noir.
Samuel demanda au technicien de récupérer la version originale du fichier.
Après quelques minutes, le rectangle disparut.
Le nom révélé était celui de la directrice des archives.
Elle se tenait toujours dans le couloir.
Samuel se retourna vers elle.
— Vous avez consulté le dossier après le transfert.
Elle ferma les yeux.
— Oui.
— Pourquoi ?
La femme ne répondit pas.
Samuel s’approcha de la porte.
— Où est Ethan Vale ?
Elle ouvrit les yeux.
Et, pour la première fois, elle sembla réellement terrifiée.
— Il n’est pas la personne que vous devez chercher.
Samuel serra les poings.
— Alors qui ?
Elle regarda Collins.
Puis elle regarda Samuel.
— La personne qui a organisé son transfert n’a jamais voulu qu’Ethan disparaisse pour toujours. Elle voulait qu’il revienne au moment où cela ferait le plus de dégâts.
Samuel sentit un froid glacial lui parcourir le dos.
— Pourquoi maintenant ?
La femme murmura :
— Parce que quelqu’un vient de retrouver le dossier que vous avez enterré sous votre propre nom.
Elle marqua une pause.
Puis elle ajouta :
— Et parce qu’Ethan Vale n’est pas le seul témoin à avoir reçu une nouvelle identité.
5. Le nom qui n’aurait jamais dû apparaître
Samuel demanda à la directrice de s’asseoir.
Elle refusa d’abord, puis finit par prendre place sur une chaise près de la porte.
— Combien de personnes ont été déplacées dans le cadre de cette procédure ? demanda-t-il.
— Je ne connais pas le nombre exact.
— Donnez-moi une estimation.
Elle hésita.
— Au moins douze.
Collins pâlit.
— Douze personnes ?
— Douze dossiers que j’ai personnellement vus passer par l’unité 3. Il y en avait probablement d’autres.
Samuel regarda les classeurs.
— Et combien de ces personnes ont été déclarées mortes ?
La femme ne répondit pas.
Il comprit.
— Plusieurs.
Elle hocha lentement la tête.
— Les dossiers étaient séparés. Certains concernaient des témoins, d’autres des informateurs. Chaque personne recevait une identité temporaire. Les documents devaient être conservés jusqu’à la fin de la procédure.
— Qui décidait de la fin de la procédure ?
— Le comité supérieur.
— Qui en faisait partie ?
La directrice regarda le sol.
— Je ne connais pas tous les noms.
Samuel posa devant elle la liste des accès.
— Vous connaissiez celui-ci.
Elle observa la signature.
— Oui.
— Vous avez également vu Jonathan Mercer.
Elle acquiesça.
— Et Henry Caldwell ?
Elle resta silencieuse.
Samuel se pencha vers elle.
— Écoutez-moi. Daniel Brooks est mort. Robert Mitchell a disparu. Le docteur Cross n’a pas été retrouvé. Si vous continuez à protéger les personnes qui ont organisé tout cela, vous pourriez être la prochaine personne qu’on fera taire.
La femme releva la tête.
— Vous pensez que je les protège encore ?
— Je pense que vous avez peur d’eux.
Elle eut un rire bref et sans joie.
— Vous n’imaginez pas à quel point.
Elle sortit de son sac un petit carnet rouge.
— J’ai conservé ceci pendant des années. Je ne l’ai jamais montré à personne.
Samuel prit le carnet.
À l’intérieur se trouvaient des dates, des numéros de dossiers et plusieurs initiales.
Sur la dernière page, une liste de personnes était suivie d’une colonne intitulée : « Statut final ».
Certaines étaient marquées « transférées ».
D’autres « clôturées ».
Trois étaient marquées « décès confirmé ».
Mais une quatrième ligne portait une mention différente.
« Identité remplacée. Retour différé. »
Le nom d’origine avait été rayé.
Samuel demanda au technicien de vérifier les traces de l’encre.
Puis il se pencha pour lire le nom qui avait été écrit au-dessous.
Mara Collins.
Samuel releva lentement la tête.
Collins ne bougea pas.
— C’est impossible, murmura-t-elle.
La directrice secoua la tête.
— Je suis désolée.
Samuel regarda Collins.
— Votre nom figure sur cette liste.
Elle s’approcha du carnet.
Ses mains tremblaient.
— Je n’ai jamais été transférée. Je n’ai jamais reçu d’identité temporaire.
— Vous en êtes certaine ? demanda Samuel.
Collins le regarda comme s’il venait de la frapper.
— Bien sûr que j’en suis certaine !
Mais, lorsqu’elle tenta d’expliquer où elle se trouvait pendant la période mentionnée dans le carnet, elle s’arrêta.
Son visage changea.
— Attendez…
Elle sortit son téléphone et ouvrit un ancien album de photographies.
Elle fit défiler les images jusqu’à une date située huit ans plus tôt.
Puis elle s’immobilisa.
— Je n’ai aucune photographie de cette période.
Samuel s’approcha.
— Quelle période ?
— Les six semaines qui ont suivi la disparition d’Ethan.
Elle fit défiler les images suivantes.
Il n’y avait rien.
Aucune photographie. Aucun message conservé. Aucun rendez-vous dans son calendrier.
— Ce n’est pas possible, murmura-t-elle. J’étais en congé, mais je me souviens avoir travaillé. Je me souviens être allée voir ma sœur.
Elle s’arrêta de nouveau.
— Je crois que je m’en souviens.
Samuel sentit une terrible possibilité se dessiner.
Collins n’avait pas seulement signé un document concernant Ethan.
Elle avait peut-être elle-même été impliquée dans une procédure de remplacement d’identité.
Et si son nom avait été ajouté au registre, ce n’était peut-être pas pour la désigner comme responsable.
C’était peut-être pour signaler qu’elle avait été déplacée.
Samuel se tourna vers la directrice.
— Qu’est-ce que signifie « retour différé » ?
La femme répondit à voix basse :
— Cela signifie que la personne devait réapparaître plus tard, sous sa véritable identité, lorsque les circonstances le permettraient.
— Et si elle ne revenait jamais ?
— Alors le dossier était clôturé.
Samuel regarda Collins.
Elle avait les yeux fixés sur le carnet rouge.
Puis elle murmura :
— Je ne suis pas certaine d’être la personne que je crois être.
À cet instant, l’ordinateur portable émit un signal.
Un nouveau fichier venait d’apparaître dans le dossier.
Le titre était :
« COLLINS — INSTRUCTIONS DE RÉACTIVATION ».
Samuel se pencha vers l’écran.
Le fichier contenait une vidéo.
Il appuya sur lecture.
L’image montrait une femme assise dans une pièce blanche.
Elle ressemblait à Collins.
Mais elle portait un badge sur lequel figurait un autre nom.
La femme de la vidéo regarda directement la caméra.
Puis elle prononça une phrase qui fit reculer Samuel.
« Si vous regardez ceci, c’est que Mara Collins a commencé à se souvenir. Ne la laissez pas rencontrer Jonathan Mercer. Elle ne sait pas encore ce qu’elle a fait à Ethan. »
L’écran devint noir.
Collins porta les mains à son visage.
Samuel resta immobile.
Le dossier venait de révéler une vérité plus inquiétante que toutes les précédentes.
Collins avait peut-être été une victime du même système.
Mais la vidéo suggérait également qu’elle avait joué un rôle dans la disparition d’Ethan.
Et si elle avait été chargée de l’empêcher de parler…
Alors la femme qui avait aidé Samuel à retrouver la vérité depuis le début était peut-être aussi celle qui avait contribué à l’enterrer….
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