PARTIE 6 — LA CHAPELLE À 19 H 30
À 18 h 47, nous étions déjà dans la voiture.
Le colonel conduisait.
Le général Avery était assis à l’avant.
Wallace et moi étions à l’arrière.
Reese avait insisté pour venir.
Je lui avais demandé pourquoi.
Il avait répondu simplement :
« Parce que cette fois, je ne veux plus être le garçon qui regarde sans comprendre. »
Je n’avais rien trouvé à répondre.
La pluie commença à tomber lorsque nous quittâmes la base.
De fines gouttes frappaient le pare-brise.
Puis elles devinrent plus fortes.
Je regardai ma montre.
19 h 02.
Il nous restait vingt-huit minutes.
Wallace était silencieux.
Depuis l’appel, il n’avait pas prononcé un seul mot.
Je finis par lui demander :
« Tu penses que c’était lui ? »
Il regardait la route.
« Je ne sais pas. »
« Tu le sais. »
Il soupira.
« Quinn… »
« Samuel. »
Il se tourna vers moi.
« Si c’est vraiment lui, alors tout ce que nous avons cru pendant cinquante-six ans est faux. »
Je regardai par la fenêtre.
« Oui. »
« Et si ce n’est pas lui ? »
« Alors quelqu’un veut nous faire croire que c’est lui. »
Le général Avery parla depuis le siège avant.
« Dans les deux cas, nous sommes en danger. »
Le colonel serra le volant.
« Nous devrions appeler la police militaire. »
Je secouai la tête.
« Non. »
Reese me regarda.
« Pourquoi ? »
« Parce que si quelqu’un à l’intérieur de la base est impliqué, nous ne savons pas à qui faire confiance. »
Le silence retomba.
Puis Reese demanda :
« Vous pensez vraiment que quelqu’un de l’armée a caché ça pendant cinquante-six ans ? »
Je répondis :
« Je ne le pense plus. »
Il fronça les sourcils.
« Vous en êtes certaine ? »
« Oui. »
« Comment ? »
Je regardai l’enveloppe.
« Parce que quelqu’un vient de déplacer une boîte qui n’avait pas été touchée depuis des décennies. »
Je posai la main sur mon vieux manteau.
« Quelqu’un a ajouté une plaque sur un mur. »
Puis je regardai Reese.
« Et quelqu’un connaissait mon nom. »
Personne ne répondit.
La voiture continuait d’avancer.
19 h 11.
Nous approchions de la chapelle.
Elle était abandonnée depuis longtemps.
Je la connaissais.
Tout comme je connaissais le chemin qui y menait.
En 1958, nous avions utilisé cette chapelle comme poste médical temporaire.
C’était là que nous avions amené les survivants.
C’était là que j’avais vu pour la première fois le garçon qui deviendrait plus tard le général Avery.
Et c’était là…
que j’avais vu Samuel Wallace pour la dernière fois.
Je fermai les yeux.
Je pouvais encore entendre sa voix.
« Quinn, pars. Je m’occupe du reste. »
Je n’étais pas partie.
Mais je n’avais jamais revu Sam.
Jusqu’à aujourd’hui.
19 h 19.
Le colonel ralentit.
La chapelle apparut entre les arbres.
Elle était exactement comme dans mon souvenir.
Sauf qu’une lumière brillait à l’intérieur.
Reese la remarqua.
« Quelqu’un est là. »
Le général Avery regarda la chapelle.
« Impossible. »
« Pourquoi ? »
« Il n’y a plus d’électricité ici depuis vingt ans. »
Nous nous regardâmes.
Le colonel arrêta la voiture.
Je descendis.
L’air était froid.
La pluie avait cessé.
Je pris ma canne.
Reese sortit également.
« Restez derrière moi », dit-il.
Je souris.
« Vous êtes gentil. »
« Je suis sérieux. »
« Moi aussi. »
Je passai devant lui.
Il soupira.
« Bien sûr. »
Nous avançâmes vers la porte.
Elle était entrouverte.
Je posai ma main dessus.
Et je reconnus immédiatement l’odeur.
Bois humide.
Poussière.
Et quelque chose d’autre.
Du café.
Quelqu’un venait de faire du café.
Reese murmura :
« Vous sentez ça ? »
« Oui. »
Le général Avery entra le premier.
Puis Wallace.
Puis Reese.
Je suivis.
La chapelle était sombre.
Des bancs cassés étaient alignés devant l’autel.
Une seule lampe éclairait une table.
Sur la table se trouvait une tasse de café.
Encore chaude.
Et à côté…
une vieille photographie.
Je m’approchai.
Je la pris.
C’était la même photographie que celle de l’enveloppe.
Mais quelque chose avait changé.
La première photo montrait treize personnes.
Celle-ci en montrait quatorze.
Reese devint pâle.
« Qui est le quatorzième ? »
Je regardai l’homme au dernier rang.
Mon cœur s’arrêta presque.
Je connaissais cet homme.
Je l’avais vu en 1958.
Il était le seul homme que je n’avais jamais réussi à identifier.
L’homme dont le visage avait été barré sur la première photographie.
Mais cette fois, son visage était visible.
Et derrière lui se tenait…
Samuel Wallace.
Wallace lâcha sa canne.
Elle tomba sur le sol.
Il murmura :
« Non… »
Je me tournai vers lui.
« Tu le reconnais ? »
Il ne répondit pas.
Le général Avery s’approcha de la photographie.
Puis il s’arrêta.
« C’est mon père. »
Je le regardai.
« Ton père ? »
Il hocha la tête.
« Le général Michael Avery. »
Je restai immobile.
Le général Avery avait toujours dit que son père était mort avant sa naissance.
Mais la photographie montrait autre chose.
Son père était vivant.
Et il était avec nous.
Cette nuit-là.
Reese prit la photographie.
« Alors pourquoi a-t-il été déclaré mort ? »
Le général Avery répondit :
« Je ne sais pas. »
Je regardai Wallace.
« Tu savais ? »
Il secoua la tête.
« Non. »
« Samuel. »
« Je te jure que non. »
Un bruit retentit derrière nous.
Clac.
La porte se referma.
Reese se retourna immédiatement.
« Qui est là ? »
Personne ne répondit.
Puis une voix sortit de l’obscurité.
Une voix vieille.
Fatiguée.
Mais parfaitement reconnaissable.
« Je savais que tu viendrais, Quinn. »
Wallace se figea.
Je ne pouvais plus bouger.
La voix reprit :
« Tu as toujours été incapable de laisser une question sans réponse. »
Reese sortit sa lampe.
« Montrez-vous ! »
Un homme apparut lentement derrière les bancs.
Il était très vieux.
Il marchait avec une canne.
Ses cheveux étaient complètement blancs.
Il portait un manteau sombre.
Mais son visage…
Je le reconnus.
Mes yeux se remplirent de larmes.
« Sam… »
L’homme s’arrêta.
Il me regarda.
Et il sourit.
« Bonjour, Quinn. »
Wallace fit un pas vers lui.
« Samuel… »
Sam regarda Wallace.
« Tu as vieilli. »
Wallace eut un rire étranglé.
« Toi aussi. »
Puis il pleura.
Je n’avais pas vu Wallace pleurer depuis cinquante-six ans.
Il s’approcha de Sam.
Ils se prirent dans leurs bras.
Pendant quelques secondes, nous étions revenus en 1958.
Trois jeunes soldats.
Une nuit de pluie.
Une mission impossible.
Mais le moment ne dura pas.
Sam recula.
Son visage devint grave.
« Nous n’avons pas beaucoup de temps. »
Je demandai :
« Pourquoi nous as-tu fait venir ? »
Il regarda le général Avery.
« Parce qu’il doit savoir qui a tué son père. »
Le général devint immobile.
« Mon père a été tué ? »
Sam hocha la tête.
« Oui. »
« Mais son corps n’a jamais été retrouvé. »
« Parce qu’il n’a pas été tué là où vous le pensez. »
Reese demanda :
« Alors où ? »
Sam regarda autour de lui.
« Dans cette chapelle. »
Le silence fut absolu.
Je regardai le sol.
Puis l’autel.
Puis les murs.
Je me souvenais de cette nuit.
Je me souvenais du sang.
Je me souvenais des cris.
Mais je n’avais jamais compris ce que j’avais réellement vu.
Sam s’approcha de l’autel.
Il posa sa canne.
Puis il s’agenouilla avec difficulté.
Il passa ses doigts sur une vieille pierre.
« Ici. »
Le général Avery s’approcha.
« Ici quoi ? »
Sam regarda le sol.
« C’est ici qu’on l’a enterré. »
Reese resta bouche bée.
« Enterré ? »
« Oui. »
« Pendant tout ce temps ? »
Sam hocha la tête.
« Personne n’a jamais cherché sous la chapelle. »
Je sentis mon cœur battre plus vite.
« Mais pourquoi ? »
Sam leva les yeux vers moi.
« Parce que vous n’avez jamais été censés savoir que cette pièce existait. »
Il frappa trois fois le sol avec sa canne.
Toc.
Toc.
Toc.
Un bruit creux répondit.
Reese recula.
« Il y a quelque chose dessous. »
Sam sourit tristement.
« Oui. »
Le colonel s’approcha.
« Comment pouvons-nous ouvrir ça ? »
Sam regarda la petite clé que je tenais toujours.
« Avec ça. »
Je baissai les yeux vers la clé.
Puis vers le sol.
Je compris soudain.
Cette clé n’avait jamais ouvert la boîte numéro 17.
Elle avait été faite pour cette chapelle.
Je m’agenouillai.
Il y avait une petite serrure cachée sous une plaque de pierre.
J’insérai la clé.
Elle entra parfaitement.
Je tournai.
Clic.
Une partie du sol s’ouvrit lentement.
Sous nos pieds se trouvait un escalier.
Un escalier qui descendait dans l’obscurité.
Une odeur froide monta.
Sam murmura :
« Cinquante-six ans. »
Il regarda chacun de nous.
« Cinquante-six ans que j’attends que quelqu’un ouvre cette porte. »
Reese alluma sa lampe.
« Qu’est-ce qu’il y a en bas ? »
Sam répondit :
« La vérité. »
Nous descendîmes.
Une marche.
Puis une autre.
Puis une autre.
À mi-chemin, je remarquai des inscriptions sur le mur.
Des noms.
Les mêmes noms que sur la plaque.
Mais il y en avait davantage.
Des dizaines.
Certains étaient barrés.
D’autres entourés.
Et tout au fond, un nom était écrit en lettres rouges.
QUINN BRADDOCK.
Je m’arrêtai.
Reese me regarda.
« Pourquoi votre nom est-il ici ? »
Je ne répondis pas.
Parce qu’en dessous de mon nom, il y avait une date.
1961.
La même date que celle du carnet.
Wallace s’approcha.
Puis il vit la deuxième ligne.
Son visage se décomposa.
« Quinn… »
Je regardai.
Sous mon nom était écrit :
NE PAS LA LAISSER ATTEINDRE 1961.
Je me tournai vers Sam.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Sam ne répondit pas.
Il regardait derrière moi.
Je me retournai.
Et je compris pourquoi.
Au fond du tunnel, quelqu’un venait d’allumer une lumière.
Puis une voix retentit.
Une voix d’homme.
Calme.
Froide.
Et beaucoup plus jeune que celle de Sam.
« Vous avez enfin trouvé l’endroit. »
Reese se plaça devant moi.
« Qui êtes-vous ? »
La voix répondit :
« La personne qui a attendu que Quinn Braddock revienne. »
Je regardai Sam.
Il murmura :
« Nous devons partir. »
Mais il était trop tard.
Une porte métallique se referma derrière nous.
CLANG.
Nous étions enfermés sous la chapelle.
Et la voix ajouta :
« Maintenant, Quinn… vous allez me dire ce que vous avez fait en 1961. »
Je regardai Wallace.
Il ne pouvait plus cacher la vérité.
Parce qu’il savait exactement ce qui s’était passé en 1961.
Et cette fois, il n’y avait plus aucun moyen de fuir.
Il murmura seulement :
« Quinn… je suis désolé. »
Je le fixai.
« Désolé pour quoi ? »
Il baissa la tête.
Puis il prononça les mots que je redoutais depuis cinquante-six ans :
« C’est moi qui ai écrit ton nom sur cette liste. »
La lumière s’éteignit.
Et quelqu’un commença à descendre les marches vers nous…..