PARTIE 7 — LE SECRET DE 1961
La lumière s’éteignit.
Pendant quelques secondes, personne ne bougea.
Je n’entendais que notre respiration.
Puis les pas recommencèrent.
Un.
Deux.
Trois.
Lents.
Réguliers.
Quelqu’un descendait l’escalier.
Reese alluma sa lampe.
Le faisceau trembla légèrement.
Il regarda Wallace.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
Wallace ne répondit pas.
Je le regardai.
« Samuel. »
Il leva enfin les yeux.
« J’ai écrit ton nom. »
« Pourquoi ? »
Il ouvrit la bouche.
Mais avant qu’il puisse parler, une voix résonna dans l’obscurité.
« Parce qu’il n’avait pas le choix. »
Sam se retourna.
« Toi… »
Une silhouette apparut au bout de l’escalier.
Un homme d’environ soixante ans.
Costume sombre.
Cheveux gris.
Visage calme.
Il tenait une petite lampe.
Il descendit encore quelques marches.
Puis il s’arrêta.
Je le regardai.
Je ne le connaissais pas.
Mais lui me connaissait.
« Madame Braddock. »
Je serrai ma canne.
« Qui êtes-vous ? »
Il sourit.
« Mon nom est Daniel Mercer. »
Le général Avery devint immédiatement tendu.
« Mercer… »
L’homme le regarda.
« Oui. »
« Vous êtes le fils du colonel Mercer ? »
« Petit-fils. »
Le silence tomba.
Wallace murmura :
« C’est impossible. »
Mercer sourit.
« C’est exactement ce que vous disiez déjà en 1958. »
Je regardai Sam.
« Tu le connaissais ? »
Sam hocha lentement la tête.
« Oui. »
« Depuis quand ? »
« Depuis cette nuit-là. »
Je sentis mon estomac se nouer.
Mercer descendit les dernières marches.
« Vous avez passé votre vie à chercher une réponse, Quinn. »
« Et vous l’avez ? »
« Je suis la réponse. »
Reese fit un pas en avant.
« Vous êtes sur une installation militaire sans autorisation. »
Mercer sourit.
« Et vous êtes un sergent qui vient d’insulter une ancienne militaire décorée avant de découvrir qui elle était. »
Reese se figea.
Je levai la main.
« Laissez-le. »
Mercer me regarda.
« Toujours aussi calme. »
« Je ne suis pas calme. »
« Non ? »
« Je suis vieille. Ce n’est pas la même chose. »
Sam eut un petit rire.
Mercer ne sourit pas.
Il désigna le tunnel.
« Venez. »
Personne ne bougea.
« Pourquoi ? » demandai-je.
« Parce que vous êtes venue chercher la vérité. »
« Je suis venue parce que vous m’avez attirée ici. »
« Exactement. »
Je regardai Reese.
Puis Wallace.
Puis le général Avery.
Nous avancions ensemble.
Le tunnel s’élargit.
Nous arrivâmes dans une pièce souterraine.
Des classeurs couvraient les murs.
Des dizaines.
Peut-être des centaines.
Chaque dossier portait une date.
Je m’approchai.
Je reconnus certains noms.
Des hommes que j’avais connus.
Des hommes dont on m’avait dit qu’ils étaient morts.
Des hommes dont je n’avais jamais compris la disparition.
Je me tournai vers Mercer.
« Combien ? »
« Quarante-sept. »
« Quarante-sept personnes ? »
« Quarante-sept dossiers. »
Reese regardait les étagères.
« Que sont ces dossiers ? »
Mercer répondit :
« Des personnes qui savaient trop de choses. »
Le général Avery se tourna brusquement vers lui.
« Mon père était l’un d’eux. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Mercer soupira.
« Parce qu’il voulait révéler ce qui s’était passé. »
Je regardai Sam.
« Et toi ? »
Sam baissa la tête.
« J’étais avec lui. »
« Tu étais avec lui quand il est mort ? »
« Oui. »
« Alors raconte-moi. »
Sam ferma les yeux.
Pendant quelques secondes, il ne dit rien.
Puis il commença.
« Ton histoire n’a jamais commencé en 1958, Quinn. »
Je fronçai les sourcils.
« Elle a commencé avant. »
Il regarda le général Avery.
« Le père de Michael avait découvert qu’une partie des rapports militaires était falsifiée. Des missions étaient déclarées terminées alors que les hommes étaient encore en vie. Des noms disparaissaient. Des décès étaient enregistrés sans corps. »
Je regardai les dossiers.
« Pourquoi ? »
« Pour protéger une opération secrète. »
Reese demanda :
« Quelle opération ? »
Mercer répondit :
« Une opération qui n’existe officiellement pas. »
Je le regardai.
« Et les onze soldats que j’ai sauvés ? »
« Ils avaient découvert quelque chose. »
« Quoi ? »
Mercer resta silencieux.
Je m’approchai.
« Quoi ? »
Il finit par répondre :
« Ils avaient trouvé une liste. »
« Quelle liste ? »
« Une liste de noms. »
Je sentis un frisson.
« Les noms de qui ? »
Mercer me regarda.
« Des personnes que l’organisation voulait surveiller. »
« Quelle organisation ? »
Il ne répondit pas.
Je frappai ma canne contre le sol.
« J’ai quatre-vingt-un ans. J’ai attendu cinquante-six ans. Vous ne me ferez pas attendre une minute de plus. »
Mercer sourit.
« Voilà pourquoi ils avaient peur de vous. »
« Qui avait peur de moi ? »
« Tous ceux qui vous connaissaient. »
Je regardai Sam.
« Pourquoi ne m’as-tu jamais dit ? »
Sam répondit :
« Parce que je voulais que tu vives. »
« J’ai vécu. »
« Oui. Mais tu aurais pu mourir. »
« Tu as décidé pour moi ? »
Il baissa les yeux.
« Oui. »
Je ressentis une colère que je n’avais pas ressentie depuis des décennies.
« Tu m’as menti. »
« Oui. »
« Tu m’as laissé croire que tu étais mort. »
« Oui. »
« Tu as laissé mon mari croire que tu étais mort. »
Sam ferma les yeux.
« Oui. »
Je le regardai.
« Alors pourquoi revenir maintenant ? »
Il releva la tête.
« Parce que je suis le dernier. »
« Le dernier quoi ? »
« Le dernier témoin vivant. »
Le général Avery intervint.
« Non. »
Tout le monde se tourna vers lui.
Il regardait une photographie posée sur une table.
Il la prit.
« Nous ne sommes pas les derniers. »
Je m’approchai.
Sur la photographie se trouvaient plusieurs personnes.
Je reconnus immédiatement un visage.
Une femme.
Cheveux noirs.
Uniforme militaire.
Elle se tenait à côté de moi.
Je connaissais cette femme.
Je croyais qu’elle était morte en 1960.
« Eleanor… »
Sam hocha la tête.
« Elle est vivante. »
Je touchai la photographie.
« Où ? »
Mercer répondit :
« À trente kilomètres d’ici. »
Reese regarda Mercer.
« Alors pourquoi ne pas aller la chercher ? »
Mercer sourit.
« Parce qu’elle ne veut pas être trouvée. »
Je regardai la photographie.
« Elle sait la vérité. »
« Oui. »
« Elle sait ce qui est arrivé à Michael Avery. »
« Oui. »
« Elle sait qui a donné l’ordre. »
Mercer resta silencieux.
Je compris.
« Et vous avez peur d’elle. »
Pour la première fois, Mercer ne sourit pas.
« Oui. »
Je me retournai vers Wallace.
« Et toi ? »
Il me regarda.
« Quoi ? »
« Qu’as-tu fait en 1961 ? »
Il s’assit sur une vieille chaise.
« J’ai reçu un ordre. »
« De qui ? »
Il hésita.
« De ton supérieur. »
« Quel supérieur ? »
Il regarda Sam.
Sam répondit à sa place.
« Le général Avery. »
Le général actuel recula.
« Mon grand-père ? »
Wallace hocha la tête.
« Il m’a demandé de protéger Quinn. »
Je fronçai les sourcils.
« En écrivant mon nom sur une liste ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Wallace prit une profonde inspiration.
« Parce qu’il savait qu’on allait venir te chercher. »
« Qui ? »
« Ceux qui avaient tué ton équipe. »
Je restai immobile.
« Mais ils n’avaient pas tué mon équipe. »
Wallace me regarda.
« Tu croyais ça. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Il se leva.
« Les onze hommes que tu as sauvés cette nuit-là… »
Je l’écoutais.
« …n’étaient pas les personnes qu’on t’avait envoyées chercher. »
Je ne compris pas.
« Alors qui étaient-ils ? »
Wallace répondit :
« Des témoins. »
Le silence fut assourdissant.
Reese murmura :
« Témoins de quoi ? »
Wallace regarda Mercer.
Mercer hocha la tête.
Puis Wallace prononça les mots qui changèrent tout.
« Ils avaient vu le général Avery être assassiné. »
Le général Avery pâlit.
« Mais mon père était avec nous après l’attaque. »
« Non », répondit Sam.
« Quoi ? »
Sam regarda le général.
« L’homme que tu as sauvé cette nuit-là n’était pas ton père. »
Le général resta figé.
Je regardai la photographie.
Puis je regardai le garçon de dix ans que j’avais porté hors des décombres.
« Alors qui était-ce ? »
Mercer répondit doucement :
« Son frère jumeau. »
Personne ne parla.
Même Reese semblait incapable de respirer.
Le général Avery recula.
« Mon père n’avait pas de frère jumeau. »
Sam secoua la tête.
« C’est ce qu’on vous a toujours dit. »
Le général regarda la photographie.
« Alors qui était le garçon ? »
Je regardai Sam.
Il murmura :
« Son nom était Jonathan Avery. »
Je sentis mon cœur se serrer.
« Jonathan… »
Je me souvenais soudain.
Le garçon avait une petite cicatrice près de l’œil.
Le général Michael Avery n’en avait jamais eu.
J’avais passé cinquante-six ans sans comprendre pourquoi.
Je me tournai vers Mercer.
« Où est Jonathan maintenant ? »
Mercer ne répondit pas.
Je compris immédiatement.
« Il est vivant. »
Mercer hocha la tête.
« Oui. »
« Où ? »
Il regarda sa montre.
Puis il me regarda.
« Vous l’avez déjà rencontré. »
Je fronçai les sourcils.
« Quand ? »
Il répondit :
« Aujourd’hui. »
Mon cœur s’arrêta presque.
Je repensai à la salle à manger.
Aux deux cents soldats.
À tous les visages.
À tous les uniformes.
Puis je compris.
Le visage de quelqu’un me revint.
Quelqu’un que j’avais vu quelques heures plus tôt.
Quelqu’un que je n’avais pas remarqué.
Quelqu’un qui avait regardé le mur.
Quelqu’un qui avait quitté la salle juste avant nous.
Je murmurai son nom.
Reese me regarda.
« Qui ? »
Je répondis :
« Le vieil homme près de la fenêtre. »
Wallace secoua la tête.
« Impossible. »
« Il a dit qu’il s’appelait Samuel Wallace. »
Wallace devint livide.
« Quinn… »
« Quoi ? »
Il me regarda.
« Je suis Samuel Wallace. »
Je me figeai.
Le sang quitta mon visage.
Reese regarda Wallace.
Puis il regarda la porte.
« Alors qui était l’homme dans la salle à manger ? »
Personne n’eut le temps de répondre.
Un téléphone sonna.
Celui de Mercer.
Il décrocha.
Écouta.
Puis son visage changea.
« Quoi ? »
Il regarda le général Avery.
« Elle vient de partir. »
« Qui ? » demanda le général.
Mercer répondit :
« Eleanor. »
Je me redressai.
« Où va-t-elle ? »
Mercer me regarda.
« À votre maison. »
Je cessai de respirer.
« Ma maison ? »
Il hocha la tête.
« Elle a laissé un message pour vous. »
« Quel message ? »
Mercer ouvrit son téléphone.
Puis il lut :
« Quinn, j’ai gardé la dernière preuve. Mais si tu veux la voir, tu dois rentrer chez toi avant minuit. »
Je regardai l’heure.
21 h 06.
Il nous restait moins de trois heures.
Et pour la première fois depuis cinquante-six ans…
j’avais une raison de rentrer chez moi en courant…..