Laura ne pouvait plus détacher ses yeux de la photographie.
Deux couveuses. Deux nouveau-nés. Son père Antoine. Diego. Et Paula, qui se tenait derrière eux avec un sourire étrange.
Mais ce qui lui faisait le plus peur, c’était ce prénom écrit sur la deuxième couveuse.
LAURA.
— Docteur, regardez ça ! demanda-t-elle en tendant son téléphone au Dr Salinas.
Le médecin observa la photographie.
Son visage changea immédiatement.
Il pâlit, recula d’un pas et s’assit sur une chaise.
— Ce n’est pas possible…
— Vous reconnaissez cette salle ? demanda Laura.
Le médecin hocha lentement la tête.
— Oui. C’est l’ancienne maternité où vous et Isabelle êtes nées.
Isabelle arracha presque le téléphone des mains de Laura.
— Mais pourquoi le prénom de Laura apparaît-il sur deux couveuses ?
Le Dr Salinas ne répondit pas immédiatement. Il agrandit la photographie et observa les bracelets attachés aux poignets des bébés.
Puis il murmura :
— Parce que ce jour-là, il n’y avait pas deux nouveau-nés…
Laura sentit son cœur s’emballer.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Le médecin leva les yeux vers elle.
— Il y en avait trois.
Un silence terrible envahit le couloir.
Isabelle porta une main à sa bouche.
— Trois bébés ?
— Votre mère avait donné naissance à des triplés, expliqua le médecin. Mais les documents officiels ne mentionnaient que deux enfants.
Laura eut l’impression que le sol disparaissait sous ses pieds.
Trois bébés.
Trois filles.
Et depuis vingt-sept ans, toute leur famille avait vécu avec une vérité incomplète.
— Où est le troisième bébé ? demanda-t-elle.
Le Dr Salinas baissa les yeux.
— C’est précisément ce que j’essaie de découvrir depuis des années.
Quelques heures plus tard, Laura était installée dans une chambre de surveillance. Les médecins avaient vérifié son état et celui de ses jumeaux. Pour le moment, tout semblait stable, mais ils lui avaient recommandé de rester au calme.
Isabelle était assise près de son lit.
Elle n’avait toujours pas réussi à contacter Gabriel.
L’hôpital avait lancé des recherches et vérifiait les enregistrements des caméras de surveillance.
— Laura, dit Isabelle doucement, je dois te raconter quelque chose.
Laura tourna la tête.
— Quoi encore ?
Isabelle sortit une vieille lettre de son sac.
— Cette lettre était cachée dans les affaires de notre père. Je l’ai trouvée après notre dernière conversation avec Elena.
Elle la déplia.
L’écriture d’Antoine était immédiatement reconnaissable.
« Mes trois filles,
Si vous lisez un jour ces lignes, cela signifie que j’ai échoué à vous protéger toutes ensemble.
Je n’ai jamais voulu vous séparer. J’ai seulement voulu empêcher une personne de vous utiliser pour obtenir ce qu’elle désirait.
Le jour de votre naissance, j’ai découvert que quelqu’un avait falsifié les documents de la maternité.
On m’a annoncé que l’une de mes filles était décédée.
Mais je n’ai jamais cru cette version.
J’ai cherché pendant des années. J’ai payé des enquêteurs, interrogé des médecins et suivi des pistes qui disparaissaient toujours au dernier moment.
Je sais maintenant que l’enfant est vivant.
Et je sais aussi que Paula connaît son identité.
Si vous retrouvez votre troisième sœur, dites-lui que je ne l’ai jamais abandonnée. »
Laura sentit les larmes couler sur ses joues.
— Notre père savait qu’elle était vivante…
Isabelle hocha la tête.
— Et il a passé toute sa vie à essayer de la retrouver.
Laura serra la lettre contre sa poitrine.
— Alors pourquoi Paula s’est-elle autant acharnée à nous séparer ?
Isabelle regarda la fenêtre.
— Peut-être parce que notre troisième sœur possède quelque chose que Paula veut absolument.
À cet instant, le téléphone de Laura sonna.
C’était leur avocat, Maître Laurent.
— Laura, j’ai reçu des informations importantes concernant les documents de votre père.
— Dites-moi.
— J’ai examiné les archives de la société immobilière familiale. Votre père avait constitué un fonds destiné à ses trois filles. Mais il existe une clause particulière.
— Quelle clause ?
— Si les trois héritières sont officiellement identifiées et réunies, elles récupèrent ensemble le contrôle des parts qui avaient été placées sous administration provisoire.
Laura se redressa légèrement.
— Et qui contrôle ces parts actuellement ?
L’avocat marqua une pause.
— Paula Herrera.
Laura ferma les yeux.
Tout devenait soudain plus clair.
Paula n’avait pas seulement voulu Diego. Elle avait voulu l’argent, les biens et le pouvoir de la famille Moreau.
— Elle a donc passé toutes ces années à nous empêcher de nous retrouver pour garder le contrôle de l’héritage ?
— C’est une possibilité sérieuse, répondit l’avocat. Mais il y a une autre difficulté. Diego a récemment déposé une demande pour devenir administrateur permanent des biens familiaux.
Laura sentit sa colère monter.
— Mais il n’est même pas un héritier !
— C’est justement ce que nous devons empêcher. Et j’ai découvert quelque chose d’encore plus inquiétant : votre divorce a été déposé quelques jours seulement avant que vous appreniez votre grossesse.
Laura resta silencieuse.
Elle comprit alors pourquoi Diego avait insisté pour qu’elle signe rapidement les papiers.
Il ne voulait pas seulement mettre fin à leur mariage.
Il voulait la faire sortir de la famille avant que les véritables héritières soient réunies.
— Maître Laurent, je veux que vous retrouviez toutes les personnes qui ont signé les documents de naissance.
— Je m’en occupe. Mais Laura, soyez prudente. Quelqu’un semble avoir accès à vos informations personnelles.
L’appel prit fin.
Laura regarda Isabelle.
— Nous devons retrouver notre troisième sœur avant Paula.
Pendant ce temps, à plusieurs kilomètres de l’hôpital, Diego était assis dans un appartement luxueux.
Paula marchait nerveusement devant lui.
— Tu m’avais promis que Laura ne découvrirait jamais l’existence des trois filles !
Diego posa son verre.
— Je t’avais dit que je contrôlerais la situation.
— Et maintenant ? Elle possède la photographie, elle a parlé au médecin et elle connaît le nom d’Émilie !
Diego se leva brusquement.
— Baisse la voix !
Paula le fixa.
— Tu crois encore que tu peux me donner des ordres ? Sans moi, tu serais ruiné depuis des années.
Diego s’approcha d’elle.
— N’oublie pas que je possède aussi des preuves contre toi.
Paula éclata d’un rire amer.
— Des preuves ? Tu veux parler des documents que tu as falsifiés ? De l’argent que tu as détourné ? Ou du bébé que tu as laissé disparaître ?
Diego lui saisit le bras.
— Ne prononce plus jamais cette histoire.
Paula le repoussa.
— Tu as déjà oublié ce que nous avions prévu ? Nous devions attendre que Laura accouche. Ensuite, nous aurions récupéré les enfants et les parts de la société auraient été beaucoup plus faciles à contrôler.
Diego détourna les yeux.
— Les choses ont changé.
— Non. C’est toi qui as commencé à avoir peur.
Paula prit son sac et se dirigea vers la porte.
Avant de sortir, elle se retourna.
— Tu ferais mieux de retrouver Émilie avant Laura. Parce que si cette fille parle, nous perdrons tout.
Diego resta seul.
Puis il sortit un téléphone caché dans un tiroir.
Il composa un numéro.
— C’est moi. J’ai besoin de savoir où elle se trouve.
Une voix féminine répondit :
— Vous êtes certain de vouloir la rencontrer ?
— Oui.
— Et si elle refuse de vous écouter ?
Diego regarda une vieille photographie posée sur son bureau.
— Alors je lui montrerai le document que sa mère a signé avant sa naissance.
À l’hôpital, Laura venait de recevoir un nouveau message.
Cette fois, le numéro était enregistré sous le nom d’Émilie.
« Laura, je sais que tu me cherches. Je sais aussi que Paula t’a raconté une partie de notre histoire.
Mais tu dois comprendre une chose : je ne suis pas seulement ta sœur.
Je suis la seule personne qui sait ce qui s’est réellement passé le jour de notre naissance.
Et je possède la preuve que notre père n’a jamais voulu te montrer. »
Laura répondit immédiatement :
« Où pouvons-nous nous rencontrer ? »
La réponse arriva presque instantanément.
« Demain, à 10 heures. Ancienne maison de notre père. Viens seule. Ne préviens ni Isabelle, ni le médecin, ni ton avocat. »
Laura fronça les sourcils.
Pourquoi Émilie exigeait-elle qu’elle vienne seule ?
Elle relut le message.
Puis un deuxième message arriva.
« Et surtout, ne fais pas confiance à Diego. Il sait déjà que je t’ai contactée. »
Laura sentit un frisson lui parcourir le dos.
Elle leva les yeux vers Isabelle.
— Émilie veut me rencontrer demain.
— Où ?
— Dans l’ancienne maison de notre père.
Isabelle se leva immédiatement.
— Tu n’iras pas seule.
— Elle m’a demandé de venir seule.
— Laura, tu es enceinte de jumeaux. Tu ne peux pas prendre ce genre de risque !
Laura regarda son ventre.
Elle savait qu’Isabelle avait raison.
Mais quelque chose dans le message d’Émilie lui faisait penser que cette rencontre était peut-être leur seule chance de découvrir la vérité.
— Nous irons, dit-elle finalement. Mais nous ne lui dirons pas que tu seras à proximité.
Isabelle accepta à contrecœur.
Le lendemain matin, à 9 h 47, Laura arriva devant l’ancienne maison familiale.
Elle n’y était pas retournée depuis la mort de son père.
Le jardin était envahi par les mauvaises herbes. Les volets étaient fermés et la porte d’entrée semblait n’avoir pas été ouverte depuis des années.
Elle sortit la vieille clé qu’Elena lui avait remise.
La serrure tourna.
À l’intérieur, tout était silencieux.
Laura avança lentement dans le salon.
Sur la table, quelqu’un avait posé trois photographies.
La première représentait Laura bébé.
La deuxième représentait Isabelle.
La troisième montrait une petite fille inconnue, avec les mêmes yeux qu’elles.
Au-dessous des photographies se trouvait une enveloppe.
Laura l’ouvrit.
À l’intérieur, elle découvrit un certificat de naissance original.
Elle lut les informations une première fois.
Puis une deuxième.
Son souffle se coupa.
Le document indiquait que leur mère avait accouché de trois filles.
Mais la troisième enfant ne portait pas le prénom Émilie.
Elle s’appelait Sophie Moreau.
Laura sentit ses mains trembler.
Pourquoi Émilie avait-elle utilisé un autre prénom ?
Soudain, une voix féminine résonna derrière elle.
— Parce que Sophie est morte… du moins, c’est ce que tout le monde devait croire.
Laura se retourna.
Une jeune femme se tenait dans l’encadrement de la porte.
Elle avait les mêmes yeux qu’elle.
Les mêmes traits qu’Isabelle.
Mais son visage était marqué par une profonde tristesse.
— Émilie ? murmura Laura.
La jeune femme hocha la tête.
— Oui. Mais avant de te raconter ce qui m’est arrivé, tu dois regarder la dernière page de ce dossier.
Laura baissa les yeux.
Elle tourna la feuille.
Et découvrit une signature qu’elle aurait reconnue entre mille.
Celle de sa mère.
Sous la signature, une phrase avait été écrite :
« Je consens à ce que l’une de mes filles soit confiée définitivement à la famille Herrera. »
Laura recula, horrifiée.
— Non… Notre mère n’aurait jamais fait ça…
Émilie s’approcha lentement.
— C’est ce que je pensais aussi. Jusqu’à ce que je découvre la vérité.
Elle sortit une dernière photographie de sa poche.
On y voyait leur mère, quelques jours après leur naissance, debout devant une maison.
À côté d’elle se tenait Paula.
Mais derrière elles, une troisième personne était visible.
Antoine Moreau.
Et il tenait dans ses bras un bébé.
Émilie regarda Laura droit dans les yeux.
— Notre père n’a pas seulement essayé de nous protéger, Laura. Il a également caché qui était réellement notre mère.
Avant que Laura puisse répondre, un bruit de voiture retentit dans l’allée.
Émilie pâlit.
Elle regarda par la fenêtre.
— Il est là…
— Qui ?
La jeune femme attrapa le bras de Laura.
— Diego.
Laura sentit son cœur s’emballer.
Émilie se pencha vers elle et murmura :
— Il ne vient pas pour te faire du mal. Il vient parce qu’il a découvert que je possède le seul document capable de prouver que ses enfants ne sont pas ceux qu’il prétend.
Laura resta pétrifiée.
— Quels enfants ?
La porte d’entrée s’ouvrit brusquement.
Une voix masculine retentit dans le couloir.
— Laura ! Émilie ! Je sais que vous êtes là !
Émilie glissa rapidement un petit dossier dans le sac de Laura.
— Ne le laisse surtout pas le récupérer. Ce document contient la vérité sur les deux bébés que Diego a fait passer pour les siens.
Puis elle ajouta, les yeux remplis de larmes :
— Et Laura… l’un de ces enfants pourrait être beaucoup plus proche de toi que tu ne l’imagines.
FIN DE LA PARTIE 7 — À SUIVRE…