PARTIE 9 — LE PÈRE DE DANIEL
Le papier tremblait entre les doigts de Daniel.
Il relut le nom.
Encore une fois.
Puis une troisième.
Il espérait qu’à force de le regarder, les lettres changeraient.
Qu’elles deviendraient celles d’un inconnu.
Mais elles ne changèrent pas.
C’était bien le nom de son père.
Thomas Mercer.
Son père.
L’homme qu’il avait enterré vingt-deux ans plus tôt.
L’homme dont il avait conservé quelques photographies dans une boîte au fond d’un placard.
L’homme dont il avait passé des années à croire qu’il n’avait été qu’un père distant, parfois sévère, mais finalement ordinaire.
Daniel sentit ses jambes devenir faibles.
Marcus s’approcha.
— Daniel ?
Il ne répondit pas.
Maria prit le papier.
Elle le lut.
Son visage changea.
— Tu es sûr que c’est son nom ?
Daniel hocha lentement la tête.
— Je l’ai vu toute ma vie.
Marcus prit le document.
— Alors nous devons vérifier.
Daniel regarda les flammes derrière lui.
L’ancienne clinique était en train de disparaître.
Et avec elle, peut-être des décennies de preuves.
Mais une question restait.
Une seule.
Pourquoi son père ?
Noah se tenait à côté de lui.
Il regardait son père avec inquiétude.
— Papa ?
Daniel se retourna.
— Oui ?
— Qui est Thomas Mercer ?
Daniel resta silencieux.
Il s’accroupit devant son fils.
— C’était mon père.
Noah réfléchit.
— Ton papa ?
— Oui.
— Il est mort ?
Daniel hocha la tête.
— Oui.
Noah baissa les yeux.
Puis il demanda :
— Alors pourquoi son nom est ici ?
Daniel n’eut pas de réponse.
Et c’était probablement ce qui lui faisait le plus peur.
Ils retournèrent à la maison sécurisée avant l’aube.
Personne ne parla pendant le trajet.
Maria avait contacté une équipe pour sécuriser les environs.
Marcus avait déjà commencé à chercher dans les archives publiques.
Mais après une heure de recherche, il n’avait presque rien trouvé.
Daniel entra dans la maison.
Il monta directement à l’étage.
Il ouvrit un vieux placard.
Derrière plusieurs boîtes se trouvait une petite valise en cuir.
Il ne l’avait pas ouverte depuis des années.
Il la posa sur le lit.
Noah entra dans la pièce.
— Papa ?
Daniel regarda son fils.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je voulais rester avec toi.
Daniel sourit tristement.
— D’accord.
Il ouvrit la valise.
À l’intérieur se trouvaient quelques lettres.
Une montre.
Une vieille photographie.
Et un carnet.
Le carnet de son père.
Daniel le prit.
Il ne se souvenait même plus qu’il existait.
Il l’ouvrit.
Les premières pages étaient banales.
Rendez-vous.
Travail.
Dépenses.
Adresses.
Puis…
quelque chose changea.
Une date.
12 juin.
Daniel lut.
Puis tourna la page.
« Le projet avance. »
Il s’arrêta.
Son cœur battait plus vite.
Page suivante.
« Les enfants ne sont pas le problème. Les adultes le sont. »
Encore une page.
« Richard n’est pas prêt. »
Daniel recula.
Il continua.
« Le garçon doit être protégé avant sa naissance. »
Daniel sentit ses mains trembler.
Le garçon.
Quel garçon ?
Noah ?
Impossible.
Il continua.
Puis il trouva une phrase qui lui coupa littéralement le souffle.
« Christine ne doit jamais savoir toute la vérité. »
Daniel ferma le carnet.
Noah le regardait.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Daniel répondit :
— Rien.
Mais cette fois, il savait que c’était faux.
Marcus entra quelques minutes plus tard.
— J’ai trouvé quelque chose.
Daniel lui tendit le carnet.
Marcus lut plusieurs pages.
Son expression changea.
— Ton père connaissait Richard.
— Oui.
— Et Christine.
— Oui.
— Et il connaissait l’Origin Foundation.
Daniel acquiesça.
Marcus tourna encore quelques pages.
Puis il s’arrêta.
— Attends.
Il pointa une date.
Daniel regarda.
18 avril.
Marcus demanda :
— C’est quoi cette date ?
Daniel réfléchit.
Puis il répondit :
— Ma naissance.
Marcus releva les yeux.
Daniel sentit un frisson.
— Pourquoi mon père aurait-il écrit cette date ?
Marcus continua à lire.
Puis son visage devint livide.
— Daniel…
— Quoi ?
— Ton père ne t’a pas seulement surveillé.
Daniel fixa la page.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Marcus lui montra une phrase.
« Le premier sujet sera mon propre fils. »
Daniel resta sans voix.
Il s’assit.
Le monde semblait tourner autour de lui.
— Non.
Marcus resta silencieux.
— Mon père n’aurait jamais fait ça.
— Peut-être qu’il pensait le faire pour te protéger.
— Non.
Daniel secoua la tête.
— Non, Marcus.
Il ferma les yeux.
— Je me souviens de mon enfance.
Mais une pensée apparut.
Un souvenir.
Très ancien.
Une pièce blanche.
Une lumière au plafond.
Une femme portant une blouse.
Une voix.
« Ne bouge pas. »
Daniel ouvrit brusquement les yeux.
— Je me souviens.
Marcus se rapprocha.
— De quoi ?
Daniel regarda Noah.
— De la clinique.
Maria entra à cet instant.
— Quelle clinique ?
Daniel répondit :
— Saint-Michael.
Maria s’immobilisa.
— Tu y es déjà allé ?
Daniel hocha lentement la tête.
— Quand j’étais enfant.
Le silence s’installa.
Maria demanda :
— Pourquoi ?
Daniel secoua la tête.
— Je ne sais pas.
Marcus reprit le carnet.
— Peut-être que ton père le savait.
Il tourna les pages.
Au milieu du carnet, une enveloppe était collée.
Sur l’enveloppe :
À ouvrir uniquement si Thomas Mercer est mort.
Daniel fixa les mots.
— Mon père est mort depuis vingt-deux ans.
Marcus la lui tendit.
Daniel hésita.
Puis il l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvait une lettre.
L’écriture était celle de son père.
Daniel reconnut immédiatement les lettres.
Il commença à lire.
« Daniel,
Si tu lis cette lettre, c’est que je ne suis plus là.
J’ai passé toute ma vie à essayer de protéger ma famille d’une organisation que j’avais moi-même contribué à créer.
Je pensais pouvoir la contrôler.
Je me trompais.
J’ai découvert trop tard qu’Origin n’avait jamais été créée pour protéger les enfants.
Elle avait été créée pour les sélectionner.
Et toi…
tu étais le premier. »
Daniel arrêta sa lecture.
Il sentit les larmes lui monter aux yeux.
Il continua.
« Ils ont choisi Noah parce qu’il possède quelque chose que je n’ai jamais réussi à leur cacher.
Il possède ta mémoire.
Ta capacité à reconnaître les visages.
Ta résistance aux techniques de manipulation.
Mais il possède aussi quelque chose de plus important.
Il se souvient. »
Daniel regarda Noah.
Le garçon était silencieux.
Puis il dit :
— Je me souviens de la femme.
Daniel s’approcha.
— Quelle femme ?
Noah répondit :
— Celle de la clinique.
Maria regarda Daniel.
— Continue la lettre.
Daniel reprit.
« Ne fais confiance à personne qui te dira que Noah est une expérience.
Il ne l’est pas.
Il est la preuve que nous avons échoué.
Parce que Noah est né libre.
Et c’est précisément ce qu’ils ne peuvent pas contrôler. »
Daniel sentit son cœur battre plus fort.
Il tourna la page.
La dernière phrase était écrite seule.
« Le véritable fondateur n’est pas celui que tu crois. »
Puis, sous cette phrase :
« Cherche dans ta propre famille. »
Personne ne parla.
Enfin, Maria demanda :
— Il y a combien de personnes dans ta famille ?
Daniel répondit :
— Pas beaucoup.
— Qui ?
— Moi.
— Ton père.
— Ma mère.
— Tes grands-parents ?
Daniel secoua la tête.
— Ils sont morts.
Marcus intervint :
— Tous ?
Daniel réfléchit.
Puis son visage changea.
— Ma tante.
Maria se retourna.
— Tu as une tante ?
Daniel acquiesça.
— La sœur de mon père.
— Où est-elle ?
Daniel resta silencieux.
— Je ne sais pas.
Marcus fronça les sourcils.
— Comment ça, tu ne sais pas ?
Daniel répondit :
— Elle a disparu après la mort de mon père.
Maria demanda :
— Son nom ?
Daniel murmura :
— Eleanor Mercer.
Marcus tapa immédiatement le nom.
Il attendit.
Puis son ordinateur afficha un résultat.
Il devint complètement immobile.
— Quoi ? demanda Daniel.
Marcus tourna l’écran.
Une photographie apparut.
Une femme âgée.
Assise dans un fauteuil.
Et derrière elle…
le même symbole.
Le cercle traversé par une ligne.
Maria murmura :
— Elle est vivante.
Daniel regarda l’adresse.
Puis il sentit son cœur s’arrêter.
L’adresse était à moins de trente kilomètres.
Ils partirent immédiatement.
Noah resta avec un agent de confiance.
Daniel refusa de le laisser seul longtemps.
Lorsqu’ils arrivèrent à l’adresse, ils découvrirent une petite maison isolée.
Pas de caméra.
Pas de sécurité visible.
Pas de voiture.
Daniel frappa.
Aucune réponse.
Il frappa encore.
La porte s’ouvrit.
Une femme âgée apparut.
Ses cheveux étaient blancs.
Son visage marqué par les années.
Mais ses yeux…
Daniel les reconnut.
— Tante Eleanor ?
Elle le fixa.
Pendant plusieurs secondes.
Puis elle murmura :
— Thomas avait raison.
Daniel sentit son cœur se serrer.
— Vous saviez que je viendrais ?
Elle acquiesça.
— Un jour ou l’autre.
— Où est mon père ?
La femme baissa les yeux.
— Il est mort.
— Je sais.
— Non.
Elle le regarda.
— Tu ne sais pas comment.
Daniel entra.
— Alors dites-moi.
Eleanor ferma la porte.
— Ton père n’est pas mort naturellement.
Daniel sentit son sang se glacer.
— Quoi ?
— Il a été assassiné.
Marcus se redressa.
Maria posa une main sur son arme.
— Par qui ?
Eleanor répondit :
— Par quelqu’un qui travaille encore pour Origin.
Daniel sentit sa colère monter.
— Qui ?
Eleanor regarda derrière lui.
— Avant que je te le dise, tu dois comprendre une chose.
— Quoi ?
— Ton père n’était pas le fondateur.
Daniel soupira.
— Alors qui l’était ?
Eleanor répondit :
— Notre mère.
Daniel se figea.
— Ma grand-mère ?
— Oui.
Marcus murmura :
— Alors tout vient de là.
Eleanor acquiesça.
— Origin a commencé dans notre famille.
Daniel demanda :
— Pourquoi ?
Eleanor regarda une vieille photographie.
— Parce que notre mère avait perdu un enfant.
Daniel resta silencieux.
— Quel enfant ?
Eleanor répondit :
— Ton frère.
Daniel fronça les sourcils.
— Je n’ai jamais eu de frère.
Eleanor sourit tristement.
— Tu avais un frère.
Elle prit une photographie.
Daniel la regarda.
Deux enfants.
Un garçon.
Une petite fille.
Daniel reconnut immédiatement son propre visage.
À côté de lui se trouvait un garçon légèrement plus âgé.
— Qui est-ce ?
Eleanor répondit :
— Samuel.
Daniel sentit sa respiration se couper.
— Samuel Mercer.
— Ton frère.
Le monde de Daniel bascula.
Il n’avait jamais entendu ce nom.
Jamais.
— Pourquoi personne ne m’en a parlé ?
Eleanor répondit :
— Parce qu’il est mort.
— Quand ?
— Quand vous étiez enfants.
Daniel regarda la photo.
— Comment ?
Eleanor hésita.
Puis dit :
— Il n’est pas mort.
Daniel releva brutalement la tête.
— Quoi ?
Eleanor le fixa.
— Samuel a disparu.
— Vous venez de dire qu’il était mort.
— C’est ce que nous avons dit à tout le monde.
Daniel recula.
— Pourquoi ?
Eleanor répondit :
— Parce qu’Origin l’a emmené.
Le silence fut total.
Puis Daniel demanda :
— Où ?
Eleanor regarda la porte.
— Je ne sais pas.
Marcus intervint :
— Vous devez savoir quelque chose.
Eleanor hocha la tête.
— Oui.
Elle se dirigea vers un meuble.
Elle sortit une boîte métallique.
Puis elle la posa sur la table.
— Ton père a passé les vingt dernières années à essayer de retrouver Samuel.
Daniel ouvrit la boîte.
À l’intérieur se trouvaient des dizaines de photographies.
Des documents.
Des lettres.
Et une vidéo.
Marcus prit l’ordinateur.
Ils regardèrent.
L’image était ancienne.
Un garçon était assis dans une pièce blanche.
Il avait environ douze ans.
Daniel s’approcha de l’écran.
Il regarda le visage.
Puis il recula.
Parce qu’il reconnaissait ces yeux.
Ces yeux étaient les siens.
La vidéo continua.
Un homme entra dans la pièce.
Il portait une blouse.
Il posa une main sur l’épaule du garçon.
Puis dit :
— Samuel, ton frère viendra te chercher un jour.
Le garçon demanda :
— Quand ?
L’homme répondit :
— Quand il aura un fils.
Daniel sentit son cœur s’arrêter.
La vidéo s’interrompit.
Personne ne parla.
Puis une dernière image apparut.
Une date.
Aujourd’hui.
Et sous la date…
un message.
« Samuel est vivant. »
Daniel se leva brusquement.
— Où est-il ?
Eleanor pleurait.
— Je ne sais pas.
— Vous venez de me montrer qu’il est vivant !
— Je sais.
— Alors où est mon frère ?
Eleanor regarda Daniel droit dans les yeux.
— Il travaille pour eux.
Daniel sentit son sang se glacer.
— Pour Origin ?
Elle acquiesça.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils l’ont convaincu que votre père l’avait abandonné.
Daniel ferma les yeux.
Il comprit alors pourquoi son père avait passé toute sa vie à protéger certains secrets.
Pourquoi Richard avait peur.
Pourquoi Noah avait été surveillé.
Pourquoi son propre passé avait été effacé.
Et surtout…
pourquoi quelqu’un semblait toujours avoir une longueur d’avance.
Parce que quelqu’un connaissait Daniel depuis son enfance.
Quelqu’un qui avait grandi avec lui.
Quelqu’un qui portait son sang.
Le téléphone de Daniel vibra.
Un message.
Numéro inconnu.
« Tu voulais savoir qui contrôlait Origin. »
Puis un deuxième.
« Tu voulais savoir pourquoi Noah a été choisi. »
Puis un troisième.
« Tu voulais savoir pourquoi ton père est mort. »
Daniel serra le téléphone.
Un dernier message apparut.
« Maintenant, viens rencontrer ton frère. »
Une adresse suivait.
Daniel la lut.
Son visage devint blanc.
Il connaissait cet endroit.
C’était le même lieu où Noah avait été emmené quelques heures plus tôt.
L’ancienne clinique.
Mais la clinique venait d’être détruite.
Alors comment pouvait-il y avoir quelqu’un là-bas ?
Daniel regarda Marcus.
— Nous devons y retourner.
Marcus répondit :
— Daniel…
— C’est mon frère.
Maria se leva.
— Et c’est probablement un piège.
Daniel prit son manteau.
— Je sais.
Il regarda Eleanor.
— Vous venez avec nous.
Elle secoua la tête.
— Non.
— Pourquoi ?
Eleanor répondit :
— Parce que Samuel ne vous attend pas comme un frère.
Daniel s’arrêta.
— Alors comment m’attend-il ?
Eleanor baissa les yeux.
— Comme un ennemi.
À plusieurs kilomètres de là, dans une pièce plongée dans l’obscurité, un homme regardait plusieurs écrans.
Sur l’un d’eux…
Daniel.
Sur un autre…
Maria.
Sur un troisième…
Marcus.
Et sur le dernier…
Noah.
L’homme s’approcha de l’écran.
Puis il posa doucement la main dessus.
— Petit frère…
Il sourit.
— Tu as enfin compris.
Derrière lui, une femme demanda :
— Et si Daniel refuse ?
L’homme répondit :
— Il ne refusera pas.
— Pourquoi ?
Il regarda l’image de Noah.
— Parce que les pères font toujours la même erreur.
La femme demanda :
— Laquelle ?
L’homme répondit :
— Ils pensent qu’ils viennent sauver leurs enfants.
Il se retourna.
Son visage apparut enfin dans la lumière.
Samuel Mercer.
Le frère disparu de Daniel.
Il sourit.
— Alors qu’en réalité…
Il regarda l’écran.
— …ce sont leurs enfants qui les conduisent exactement là où nous voulons.
À SUIVRE…